30.06.2009

La fin d'un processus

C'est une période formidable. Vraiment. J'ai déjeuné avec la réalisatrice du documentaire, Michèle. Elle est arrivée lumineuse et souriante. Je crois que nous étions ravie de nous revoir.

Je lui ai dit. Je lui ai dit que j'avais aimé ce qu'elle avait fait. Que c'était moi dans ce documentaire. Ni géniale, ni nulle. Juste moi. C'est un documentaire humain et honnête. Comme elle dit si bien, il s'agit de la beauté du commun, du banal. Et nous sommes arrivées à la même conclusion, c'est beaucoup plus compliqué de magnifier des choses très simples que d'agir dans l'extraordinaire. Tous les protagonistes de ce documentaire ont des vies banales. Et pourtant...

Je lui ai dit que j'avais été stupéfaite de m'apercevoir grâce à ce documentaire que toute une partie de la population trentenaire n'existait pas à la télé. Des gens comme Nicolas que nous ne voyons qu'en guerre. Ils existent ces trentenaires "ouvriers" ! Et je le salue bien bas, lui, sa cohérence, sa pugnacité, sa révolte.

Je suis passée par des états d'âme très différents depuis une semaine. Et lundi, à l'aube de la diffusion, je me suis sentie extrêmement fragilisée, très exposée. Je ne m'en suis pas aperçue avant mais qu'on ait pu lire des choses que j'avais décidé de ne plus donner a été forcément perturbant. D'autant plus, que c'est précisément pour ne pas heurter que j'avais dépublié. Maintenant, c'est fait et c'est bizarrement libérateur. Il n'y a plus grand chose qui me retient. J'avais commencé à corriger, et là je vais envoyer le début du manuscrit à lire. Je me lance puisque le mal est fait.

Il y a eu donc cet épisode et le documentaire où, à un moment donné, je dis des choses assez intimes. Encore exposée, encore fragilisée. J'ai passé la journée du lundi à vif. Je me donnais l'impression d'être une géante nue dans la rue. Une fois que cela a été diffusé, le retour de mon entourage. Confirmation : c'est moi. Juste moi. Avec mes failles, mes questions, mes fragilités. Et je ne peux pas trop expliquer pourquoi mais j'ai su que j'avais conclu.

J'ai entamé il y a plus d'un an un long processus de réparation d'égo. Ma relation amoureuse avait déjà amorcé cette mécanique. Ce regard masculin et bienveillant m'avait déjà tiré vers le haut. Mais c'était insuffisant car cela devait forcément passer par moi. Alors le blog. De manière très désordonnée au début. Et puis "Des rencontres et des humains". Par le biais d'histoires qui sont les miennes ou pas, peu importe, je me suis lentement déshabillée, j'ai posé mes valises les unes après les autres. Me délestant de ce qui me pesait, m'empêchait parfois de respirer. Le documentaire où je suis allée encore plus loin dans l'exhibitionnisme, a achevé ce processus. Je me suis réconciliée, je crois, de manière définitive avec moi. J'ai mis sur la table tout ce qu'il y avait à savoir. Même l'ébauche du roman, ce n'est que cela. L'écriture a été une formidable thérapie. Quand le documentaire est intervenu dans ma vie, j'étais prête. J'avais suffisamment réfléchi à mes problématiques. Je ne prétends pas tout savoir sur mes motivations, mon inconscient et ce qui me gouverne réellement. Mais j'en sais un peu plus que la moyenne, ça, c'est certain. Je me suis remise en question. Je ne suis plus un être humain défaillant aspirant à être aimée à n'importe quel prix. J'ai réussi le pari d'être un peu plus équilibrée. J'ai appris à vivre sans l'impérieux besoin de plaire à tout le monde. En m'exhibant, en exhibant mes poids morts, je m'en suis débarassée. Ils sont juste à côté de moi, et je les regarde avec tendresse. Ils m'ont fait telle que je suis.

J'en ai fini avec tout cela. Je vais terminer "Des rencontres et des humains". J'arrête autour du 13 juillet. Et je vais passer à autre chose. Mon égo est réparé, je peux passer à la fiction pure. Je continuerai ici à livrer quelques réflexions personnelles, la Valse est mon journal de bord. Mais, pour le reste, j'ai envie de m'amuser avec les gens. De créer quelque chose de plus interactif chaque dimanche.

Je ne le savais pas quand j'ai commencé. Inconsciemment, mon cerveau (malade, lol !) s'est arrangé pour me sauver. Tout ce qui me gênait chez moi, je l'ai jeté en pâture. M'aimerez-vous après cela ? La réponse est oui, pour ceux qui tiennent à moi.

Le blog est un outil formidable. Vraiment. Il me reste quelques sujets à aborder. Mais je m'aperçois que ce sont des histoires où j'ai été totalement victime et là n'est pas le propos. Le sujet, c'était les histoires où j'ai eu ma part d'ombre, où parfois je n'étais pas glorieuse. Mes erreurs. Je continue d'y réfléchir mais je ne vois plus grand-chose.

Oui, j'en ai terminé avec ce processus de réparation d'égo.

(Note inachevée)

08.05.2009

Entre deux...

J'ai eu Michèle la réalisatrice hier soir. En fait, depuis que nous nous sommes "quittées" fin mars à la fin du tournage, je ne l'ai pas revu. Elle m'a gentiment contacté pendant mes vacances pour me tenir au courant. Ca se passait bien me disait-elle. Phase montage.

En ce qui me concerne, il n'était pas question de la contacter. D'une j'avais envie d'une de décrocher de ce projet. De deux, je souhaitais laisser Michèle bosser tranquille sans pression. Alors parfois, j'ai complètement oublié. Et soudain, je m'en souviens. Et j'ai peur, lol ! Et si je suis ridicule ? Et si je passe pour une débile ? Ou une mégère ? Et si c'était un suicide social ? Arggggh ! Laissez-moi sortir !

En ce moment, c'est la phase discussion chaîne-réalisatrice, une bataille entre deux points de vue, deux conceptions. Evidemment, je penche naturellement vers celle de Michèle. Mais je comprends également les besoins de la chaîne. Attention de ne pas sous estimer le public, non plus...Un pote a vu le doc sur les vingt ans. Et les présente comme une génération triste. C'est un peu caricatural, non ? Des milliers de jeunes gens tristes ? Je n'ai pas tout à fait la même conception. Flippée, oui. Mais ils m'ont l'air aussi insouciants. Un peu de nuance, que diable ? Chaque génération est complexe. On ne peut tirer de conclusions hâtives...

Bref, nous discutons avec Michèle. Je ne sais pas trop quoi répondre au début. Elle m'a dit des choses très touchantes. Des compliments. J'ai entièrement confiance en elle. Je sais qu'elle fera pour le mieux nous concernant, nous les protagonistes d'un focus sur notre génération.

Je la vois demain, il y a deux trois choses à filmer encore. Je suis ravie de la revoir. Les enfants aussi.

La pression monte. Bientôt, nous sommes en juin....

30.03.2009

Journal de doc : la fin

Et si ce documentaire était le point d'orgue d'une période de vie ?

Et si c'était une manière de figer pour l'éternité, éternité toute relative j'en conviens, ce qui va s'achever ? Immanquablement. Michèle, Antoine, Jean-Luc, Olivier, Guillaume, passagers éphémères de ma vie, de ce que j'ai bien voulu en donner, et de ce qui m'a forcément échappé ?

Ils ont filmé. Le quotidien, l'intime mais pas trop, jamais carnassiers, toujours respectueux, dans la rue, à la maison, partout où mes pas nous ont porté. La partie immergée de l'iceberg. Mais la réalisatrice n'est pas femme à se contenter du superficiel, les gens l'intéressent vraiment. C'est une passionnée. Ce fut une belle rencontre et le dernier soir de tournage, j'avais un pincement au coeur quand je me suis levée, éloignée, sans me retourner de peur qu'ils ne soient pas en train de regarder.

C'est curieux, le tournage s'est terminé et je me suis sentie vidée. Comme si la caméra, le micro avait aspiré l'essence, l'énergie de ma vie. Le vol de mon ordinateur a exacerbé ce sentiment de perte. Presque de chute. À force de vouloir résumer mon existence à 15 min, j'ai fini par la prendre en pleine figure. À force de vouloir résumer ma personnalité en 15 min, j'ai fini aussi par la prendre en pleine figure. Tout le long du mois de mars, au rythme de ces rendez-vous, je me suis peu à peu effondrée. Mais c'est salvateur.

Je le savais, en acceptant de participer à ce projet, que je n'en sortirais pas indemne. On ne joue pas avec le feu impunément. Mais même si je suis un peu à terre aujourd'hui, je recommencerai encore. Et puis, le documentaire n'est pas en soi responsable. Il n'a fait qu'accentuer, accélérer, exacerber un sentiment diffus, confus de malaise. Hier encore, je claironnais que je me voyais vivre encore deux ans ainsi. Une des leçons, c'est que je devrais me méfier quand je brandis mes choix de vie de manière trop excessive. C'est toujours le signe avant-coureur d'une fin, le cri de guerre du marathonien qui va s'écrouler deux kilomètres avant la fin. Tout ça pour rien. Non, pas pour rien. Je me suis prouvé que je pouvais y arriver seule. Je me suis prouvé que j'étais réellement indépendante. Je me suis prouvé que j'étais capable de construire sans béquille humaine. Ma vie actuelle, c'est la mienne. Je n'ai rien subi depuis quelque temps, j'ai tout choisi. Et pourtant...

Je n'en peux plus. Je suis exsangue. Ce que je pressentais, cette expérience l'a achevé. 4 jours de tournage pour compresser ce qui fait mon quotidien. Une certaine définition de moi-même. Qui ne tient plus vraiment la route. Mes enfants, mon boulot, mon appartement, mes amis, mon blog, mes bouffées d'air. Comment bien vivre seule, avec deux enfants, sur Paris ? Aspirer au bonheur dans des conditions trop tangentes. Cette vie que j'aimais tant hier me sort par les yeux aujourd'hui. Je pleure de trop en ce moment. Dépressive. Un coup de tel à mon psychiatre pour renouveler la petite ordonnance, les anxiolytiques, abandonnés l'année dernière. Des soucis de santé qui, sont chez moi, toujours annonciateurs de crise. Une fatigue immense qui s'abat sur moi. Marre. Marre d'avoir le pouvoir. Même dans ma façon aimable de vouloir rendre service à la réalisatrice sur un détail, c'était une manière de reprendre le pouvoir sur ce documentaire. Me mêler de tout et de rien. Tentative désordonnée de remettre la main sur ce qui est en train de m'échapper. Mais c'est le jeu. Ou il ne fallait pas participer. L'accepter.

J'ai déroulé sur un tapis rouge une existence agonisante. Je fais mon show, je suis sur-active, je suis wonder woman. Jusqu'à ce que Michèle, l'air de rien, au cours d'une interview, me balance qu'elle aimerait bien avoir accès à mon côté fragile. Moi, qui enchaîne en temps normal mes réponses, la fluidité s'effondre et je me retrouve déstabilisée. Je balance une série d'adjectifs. Alors, Nathalie ? Pas de théories sur le sujet ? Un battement de coeur plus rapide que les autres, je suis ébranlée. C'était déjà assez compliqué pour moi de lire à voix haute mes précédents textes. Écrire, c'est aussi une manière de tenir l'émotion à distance. Je me fais peu envahir. J'ai perdu pied en lisant quelques phrases. Déjà fragilisée. Mais pour revenir à la question simple et pourtant surprenante de Michèle au sujet de mes failles, mais de quoi parle-t elle ? Enfin, plutôt, qu'est ce que j'en ai fait ? La question est vertigineuse, en fait. À vouloir trop vivre, je me suis perdue en cours de route. Je crois. Pour employer une expression que je déteste et qui fera sans doute plaisir à certains, je crains d'avoir chopé, d'une certaine façon la grosse tête. Je m'explique. Quelque part, je pense que je me rêvais un peu. Femme de caractère, mère efficace, assistante de choc, blogueuse rebondissante, amie percutante. Je lui ai donné tout cela. Mais où est passée la vulnérable, si vulnérable condition humaine ? La petite question de Michèle résonne dans ma tête. Je repasse et je repasse ma réponse. Be kind. Rewind. Elle était vide. Dès qu'il a fallu vraiment passer à table, je suis, quelque part, aux abonnés absents. Ce ne sera pas sans conséquences. Le documentaire fait voler en éclats cette carapace que je me suis forgée jour après jour. Une expérience forcément violente, dont je ne sors pas épargnée.


Mais si cette question me fait chanceler plus que les autres, le reste m'a tout autant perturbée. Des interrogations anodines. Importantes. Qui peuvent se glisser au détour de n'importe quelle conversation. Sauf que là, les réponses sont figées. Arrêtées dans le temps par la caméra. Je réponds spontanément, sûre de mon propos. Et deux heures après, je mouline encore dans ma tête, à me dire "Merde, merde, merde, c'est pas ça que je voulais dire ! J'aurais du dire ci, j'aurais dû répondre ça". En plus, l'équipe se moque gentiment de moi. Car j'ai un tic digne d'être rapporté à mon psy...Je ponctue chaque explication par un "C'est clair ce que je dis ?". Obsessionnel. Et avouez que c'est quand même curieux pour quelqu'un qui passe son temps à dire que les humains, les évènements, les choses ne sont jamais ni noirs ni blancs, plutôt confus et flous, cette hantise de la transparence ?

Oui. Cette hantise de la transparence, je le crains, est liée à un soupçon. Celui que je me porte. Je me mens. J'ai fait fausse route. Sans vraiment le vouloir ou en être consciente. Par survie. Parce que j'ai cru sincèrement que c'était la solution. Je crois que ce que ce documentaire m'a apporté, c'est de me faire comprendre qu'il était largement temps de faire rejoindre les deux aspects de ma personnalité. D'un côté, celle que je fus, il y a fort longtemps. Infiniment fragile, ultra-sensible, flippée, timide, oui excessivement timide et anéantissable à loisir. Celle que l'on devine au détour d'un de mes textes. Et celle que je suis devenue à coup de bouffes dans la gueule, d'échecs et d'effondrements successifs : tranchante, dure, performante. Si je suis à ce point obnubilée par la clarté, c'est bien parce qu'au fond de moi, je ne le suis pas du tout et que je suis déchirée entre ces deux faces d'un même miroir. Si je pleure tant aujourd'hui, c'est que je voudrais savoir qui je suis aussi. Que je ne suis pas plus cette jeune femme efficace que la petite fille effrayée par les autres. Et que je reconnais humblement que je suis tombée dans l'excès inverse. La prétention à la place de la timidité. Les jugements sans appel à la place de la sensibilité. La réactivité avant que l'on me détruise. Paranoïaque. Attention, que l'on ne se méprenne pas. Je suis fière d'avoir réussi à me modeler sur commande. Plus ou moins. Mais je serais encore plus comblée d'affiner, de passer du brut au délicat. Garder mon armure de guerrière pour les situations de crise et à la fois, me réconcilier avec ma vraie nature. Celle dont je pense inconsciemment qu'elle m'a coûté très, trop cher et qui, pourtant, je crois, est celle qui génère mes "succès" tout relatifs d'écriture....

Cesser de me mentir. Arrêter de vouloir prouver au monde entier que je ne suis pas ce que l'on m'a longtemps reproché. Irresponsable, trop émotive, inconstante et faible. Les mots des parents sont tellement destructeurs alors qu'ils ne voulaient que votre bien...Il faut tant d'années pour s'accepter, apprivoiser son tempérament tout en l'adaptant à la vie, en fonction des expériences. J'en suis là.

Oui, c'est bien cela. Ma démonstration au monde. Il m'a défié, j'ai relevé. Je me suis construit une vie seule avec mes deux enfants, j'ai réussi. Et une fois, cela posé, comme par hasard, j'ai rencontré au détour d'un journal, les blogs. Qui m'ont permis, certes, d'écrire mais que ces textes soient "reconnus". Ces textes écrits souvent avec mes tripes, qu'ils soient bons ou mauvais, ce n'est pas le fond du problème. Ces tripes dont je méfie tant. Dont je me méfiais tant. Ma sensibilité. Cet atout majeur dont j'avais fait un ennemi à force d'avoir été matraquée, à force d'entendre : « Tu ne survivras pas si tu ne l'étouffes pas ».

C'est le contraire qui s'est produit. J'ai étranglé, garrotté, asphyxié ma sensiblerie comme ils disaient. Mais c'est moi qui  ne respire plus à présent. Quelque part, j'ai essayé de me tuer. Et j'étais bien partie. Sauf que j'ai voulu aller trop loin et faire mon numéro à la télé. Tout ce que j'ai obtenu, et j'en suis très heureuse, c'est de m'avouer ma tentative de suicide psychologique. Oui, le documentaire m'a fragilisé, c'est certain. Mais pour mon bien. Et je suis infiniment reconnaissante au hasard (Bien que j'ai une autre analyse là-dessus, mais je ne veux pas m'égarer) de m'avoir conduite dans les bras de ce projet. Il a permis une belle remise en question. M'a bouleversée. Regarde-toi, Nathalie, toi qui t'évites dans le miroir quand tu n'es pas à la hauteur de tes espérances. Toi qui contraries tes propres sentiments, tes propres émotions. Réconcilies-toi avec ton pire ennemi...Toi-même. Au final, ce sont les autres qui t'ont appris à te défier de toi-même. Mais tu as le choix aujourd'hui. Tu es vraiment en mesure de le faire.

Moi...Nathalie, Nat, Mélodie, Cholera, Bellâm...et si ce prénom choisi par d'autres que moi, ce surnom employé par d'autres que moi, ce « mythe » désigné par un autre que moi, ces pseudos choisis par moi, de la maladie à l'âme, avaient une véritable signification, une véritable symbolique, dans leur chronologie...

Et en parlant de symbolique, je vais probablement changer de vie. Ça va prendre du temps. Rien de spectaculaire, pas comme avant où je me levais un matin et quittais sans me retourner, presque sans prévenir. Mon entourage avait à peine détourné le regard l'espace d'une seconde que je n'étais déjà plus là. Non. Cette fois-ci, ce sera dans la construction et non pas dans l'impulsivité. Pas dans la réactivité. J'ai envie de vivre avec mon amoureux. J'ai envie de partir de Paris, avoir un rythme plus lent. Pas tout de suite. Le temps de s'organiser. Un an. Un an et demi. Ma fille me réclame un délai, l'entrée en 6ème et je le lui donnerai.

Me remettre d'aplomb d'abord. Je suis en train de récupérer. Pleurer m'a fait du bien, moi qui me l'interdis trop souvent. Prendre mes distances avec le boulot. Laisser les voldemagiciens mener Voldemag à leur guise. N'être qu'une collaboratrice. ( Par contre, svp faites gaffe, c'est moi qui suis encore responsable, lol !). Ne plus être autant disponible. M'aimer, un peu, beaucoup, passionnément. Même quand je suis une loque ! Me donner du temps. Du temps pour moi toute seule. Envisager mon futur déménagement. Prendre la température d'une région. Professionnellement. Redescendre dans le sud, car je suis une fille de là-bas avant tout. Bref, me lancer doucement dans une nouvelle vie et un moi plein, entier.

Quand Michèle me dit en riant qu'elle reviendra me voir dans dix ans, j'ai envie de sourire gaiement. Ce documentaire, même s'il me laisse un peu à terre, c'est un cadeau. Car quoique je fasse, quoi qu'il arrive, je pourrais toujours allumer ma platine dvd, et me regarder vivre. Nous regarder vivre. Je ne me soupçonnerais pas de rêver ou d'inventer. C'est là, tangible. Et il ne restera que des bons souvenirs.J'entame d'ici un an un nouveau cycle de sept années. Je commence à construire aujourd'hui. Ce texte est la pierre fondatrice. La crise ne me fait pas peur. Je serai peut-être un "hobo", ces chômeurs de la crise de 29 qui erraient d'un état à un autre, aux Etats-Unis, à la recherche d'un boulot éphémère. Peu importe...J'arriverai peut-être dans une contrée hostile, où tout sera à faire, et j'en repartirai peut-être. Mais je tenterai ma chance comme Charlie Winston. Je montrerai ce dont je suis capable ! Comme dit Sand, très souvent, nous sommes, je suis une artiste, une artiste contemporaine. Artiste de la vie, effectuant son numéro qui change au gré des saisons et du temps qui passe, équilibriste manquant de chuter à chaque fois, se rétablissant par la grâce des sentiments.

Et je chante. Je chante : "Like a hobo, nothing's gonna stop me" ! ;))

Ce billet est dédié à Michèle, réalisatrice sensible, têtue et attentionnée, Antoine, gentleman farmer sans veste et avec estomac, Olivier, Monsieur Nesquik, réservé et soudain illuminé, Guillaume, Jean-Louis Trintignant méticuleux et élégant, et Jean-Luc, juste croisé, débrouillard et chaleureux.

Merci à tous, pour votre regard bienveillant, indulgent et éclairant...Ce fut un don du ciel...

 

18.03.2009

Journal de doc : les hommes

Et l'équipe du tournage est  là. Je suis nerveuse, je ne sais trop quelle attitude adopter. Ne surtout pas regarder la caméra. Instaurer un jeu avec mon petit garçon de 6 ans pour qu'il n'interpelle pas l'objet qui lui tourne autour. Charlotte qui se prête au jeu avec une facilité déconcertante. Et moi, qui me soupçonne d'en faire trop. Quand ils s'en vont, je suis lessivée. Michèle m'avait prévenue, c'est crevant. Je confirme. Comme si je m'étais dédoublée. Il y a moi qui accomplis des gestes quotidiens, il y a moi qui m'observe agir. Et moi qui enregistre en permanence dans un coin de mon cerveau ce que fait l'équipe.

La réalisatrice m'a demandé par ailleurs, de m'autofilmer. N'importe quoi. Ce que je trouve éventuellement pertinent. Je me demande si je ne suis pas à côté de la plaque. Apparemment, non, Michèle m'envoie un texto pour me remercier de ma générosité après qu'elle ait visionné les images que j'ai tournées. Généreuse ou complètement suicidaire ?

Je ne sais pas faire les choses dans demi-mesure. Je participe donc à ce documentaire comme je participe à la vie : à fond. Excessive ? Effectivement. Et le domaine où j'excelle dans ce registre, ce sont les hommes. Ils sont une faiblesse chez moi, je le sais, et ils le savent, ou le sentent, les mécréants ! J'ai été maquée, j'ai été mariée, j'ai été célibataire, j'ai été maîtresse, j'ai été sex-friend. Je crois que j'ai joué toutes les partitions amoureuses possibles. À chaque fois, j'étais plongée corps et âme dans le concert. Amoureuse ou pas. Un peu comme si ma vie en dépendait. Mais je n'ai jamais vraiment su si c'était l'histoire qui me faisait battre le cœur ou les individus.

Je fais partie de ces femmes qui ont un rapport très ambivalent avec les hommes. À savoir que quand j'écris sur eux, ou que j'en parle, mon discours est nickel chrome. J'ai bien appris ma leçon. Je suis capable d'écrire un texte sur eux « L'homme est une femme comme les autres », plein d'empathie et de mesure. Mais si je suis honnête, ce n'est pas tout à fait la même chose quand je vis une histoire avec eux. Je les attends au tournant systématiquement. J'ai tout le temps raison. Rares sont ceux qui ont pu me remettre en question. Car je me sers d'une manière implacable du discours ambiant, à savoir les hommes ont des progrès à faire, ils doivent s'adapter aux femmes d'aujourd'hui, le machisme règne et nous les femmes d'aujourd'hui, nous sommes les victimes d'une période transitoire. Ce moment inconfortable où nous avons conquis un espace professionnel tout en gérant la maison un peu comme avant. Pendant que ces messieurs sont à la traîne de la grande révolution des sexes. Ils sont perdus, décontenancés par ces nouvelles guerrières accrochées à leurs victoires précaires.

Le triomphe absolu serait d'avoir un homme adulte, s'assumant professionnellement, sensible, rassurant, doux, un peu macho mais pas trop, capable de pleurer, un peu jaloux, soigné, viril, mais féminin, responsable, mais qui me fasse rire, gentil mais pas niais, protecteur mais pas envahissant, indépendant mais qui a besoin de moi, verbalisant ses émotions mais capable de trancher, qui m'appartienne mais pas trop, qui me laisse sortir avec mes copines mais qui ne passe pas trop de temps avec ses potes, tout et son contraire, une alchimie impossible. Car je crois qu'en définitive, si les hommes sont déstabilisés, nous le sommes tout autant qu'eux.

Qu'est ce que nous, les femmes, nous attendons réellement d'eux ? Tant que j'étais jeune, les choses étaient assez simples. J'associais l'amour et la souffrance. Je me suis toujours demandé si les femmes ne commettaient pas cette erreur récurrente à cause de l'enfantement. « Et tu enfanteras dans la douleur ». Comme si c'était le cours naturel des choses. Et que par ricochet, nous l'associons aux choses de l'amour. Parce que nous sommes quand même les championnes pour nous maquer régulièrement avec des mecs qui ne nous rendent absolument pas heureuses. Essentiellement quand nous sommes jeunes d'ailleurs.

Nous vieillissons et nous devenons plus sages. Nous connaissons mieux nos besoins aussi. Mais c'est surtout quand je suis devenue mère célibataire que la donne a changé. Le fait d'être jolie, ou séduisante, ou charmante, n'a plus suffi. Vous pouvez être la plus belle fille du monde, chez certains hommes, ça ne change rien, s'ils découvrent deux petites silhouettes juste à côté de vous. Si au départ, j'ai été déstabilisée, voire proprement hallucinée par certaines attitudes masculines, je me suis rapidement aperçue que j'avais trouvé le meilleur filtre à cons de tout l'univers connu. Cet homme me draguant à grands coups de phrases grandiloquentes et qui prend une moue vaguement écoeurée quand il apprend que je suis mère célibataire et se détourne aussitôt de moi. Moi, qui souris ironiquement et pense, en mon for intérieur, que je n'ai pas perdu mon temps, dieu merci.

Je ne savais plus comment m'y prendre avec les hommes. J'étais complètement paumée. Il a fallu tout réapprendre. J'arrive sur le marché après cinq ans de mariage, et une image des hommes déplorables. Mon ex-mari avait fait un joli travail de sape. Bon, j'admets bien volontiers que dès le départ, c'était très mal barré. J'ai su trop tôt les paradoxes qui entraînent les hommes hors des sentiers battus. Mon père. Que j'aime, mais là n'est pas la question. Les mensonges, la tromperie, la duplicité étaient des attributs masculins alors que l'héroïsme, la générosité et la franchise étaient des notions féminines. Discours caricatural évidemment. N'empêche. J'ai grandi avec ces postulats et quoi que je fasse, à présent, ils me dirigent forcément. Le choix du père de mes enfants les a bien confortés. Et force est de constater que mes deux soeurs et moi avons eu une vie amoureuse catastrophique. Ce sont des faits. Du moins, jusqu'à ce que nous prenions du plomb dans la tête. Maman a cru nous armer et nous avertir. Elle a cru bien faire en nous apprenant à nous méfier. Il semblerait qu'elle nous ait juste appris que c'était sans espoir. Et que d'une certaine façon, il fallait dominer les hommes.

Bon. Disons la vérité. Les hommes me font peur. Ils me terrifient, eux et leur capacité de destruction. J'ai été élevé par une féministe. Et je crois, malheureusement que c'est elle qui m'a appris à avoir peur. Mais je me suis rendue compte que sa vérité à elle n'était pas la mienne. J'ai appris à nuancer mes propos. Mais mes réflexes sont là. Il n'y a rien à faire, pas de lutte possible contre un conditionnement. Les hommes. Les mâles. Le mal. J'envisage les hommes infidèles. Infidèles à leurs serments, toujours. Ça me rassure presque quand je les vois chuter. Comme un examen de passage, une vérification de ce que je soupçonne. Toi, que je reconnais enfin comme un véritable homme, faible et inconstant. Toi, ce grand enfant, cet éternel enfant, seulement capable du pire, je t'observe tendrement mais implacablement. Si je te sais, si je te devine, j'ai forcément une longueur d'avance sur toi et tu ne peux pas vraiment me faire souffrir. Puisque je sais que tu vas forcément le faire tôt ou tard.

Je considère les hommes comme des enfants qu'il faut soigner. En quelque sorte, des handicapés. Ce n'est pas de votre faute. Vous ne pouvez pas faire mieux. En écrivant, je me rends compte à quel point je les sous-estime. Je suis coresponsable. Toujours. Je joue les infirmières sur des humains, ayant contracté une maladie incurable. La masculinité. Je ne suis pas la seule. C'est un syndrome couramment répandu.

Mais.

Et si c'était moi ? Si je n'avais choisi que des hommes à forte incapacité pour vérifier les leçons apprises ? J'ai eu la chance un jour de tomber sur un homme formidable. Avec une grande part de féminité en lui. Ou plutôt, il serait temps de changer le discours aussi, avec une grande part de qualités qui me tiennent à cœur. Il est imparfait, évidemment. Mais je l'aime. Il ne me fait pas peur, lui. Et surtout il m'a renvoyé dans mes buts. Me parlant de moi, comme jamais aucun homme ne l'avait fait. En bien. Un regard amoureux, il n'y a rien de tel pour apaiser une femme. Et en mal. Je suis, c'est vrai, lunatique, compliquée, torturée, radicale, invivable, fuyante, un peu phobique de l'engagement et...

Agressive ?

Oui. Agressive. Oui. Impulsive. Oui. Surtout dans le champ amoureux. Forte de mon expérience passée, je manifeste. Je sais. Enfin, je fais semblant de savoir. Car le propre de la connaissance, c'est d'être infinie et multiple. Je sais quoi, en fait ? Pas grand chose. Je sais qu'en général, je me jette sur des hommes à fort potentiel à déception. Le seul avec qui j'ai dépassé ce stade-là, c'est mon amoureux actuel, mon homme formidable. Parce que j'ai décidé qu'après m'avoir désespérée, et que je l'ai, moi-même, navré, il était largement temps de croire en lui. Peut-être que c'est cela qu'il manque le plus au monde aux hommes en ce moment. Que nous n'hésitions plus, nous les femmes, à placer de grandes espérances en eux. Que nous cessions de nous méfier d'eux. Que nous ne les soupçonnions pas de vouloir nous piquer nos acquis sociaux, affectifs, que sais-je encore. Oui, évidemment, il y aura toujours de grands connards. Mais regardez juste derrière. Que voyez-vous ? De grandes connasses.

La femme n'est jamais loin chez un homme. Sa mère pour faire de la psychologie de supermarché. Le patriarcat n'est plus responsable de tous nos maux. Le matriarcat cohabite avec lui. Du moins en occident. S'il est évident que les hommes doivent continuer à se remettre en question par rapport à leurs relations aux femmes, celles-ci doivent faire de même. Alors, je décide que je place de grandes espérances en mon amoureux. Je vais le regarder comme un héros et saluer son courage. Mais il n'y a pas que mon compagnon dans ma ligne de mire. Il y a mon fils. Oui. Le pauvre, c'est un garçon... En écrivant, je crois que je me rends compte que je sous estime également mon fils. Est ce que ma façon d'envisager les hommes, me conditionne sur l'éducation de celui-ci ? Bien sûr. Arrêter de m'émerveiller parce que mon fils a rangé sa chambre. Alors que pour sa sœur, ça me semble totalement normal.

Les femmes se plaignent des hommes mais quand je constate la façon dont elles élèvent leurs fils, enfant roi, forcément moins capables que leurs filles, j'ai envie de saluer leur contribution au système ! Moi, la première. Pourquoi est-ce que j'ai élevé ma fille d'une certaine manière, ayant pleinement confiance en elle et pourquoi est ce que, quelque part, je sous-estime mon fils pour certaines choses ? Charlotte rentrait seule de l'école à 6 ans. Et cela me semble proprement inenvisageable pour mon fils au même âge ! Allons, allons, soyons honnêtes, est-ce quelque part, je n'envisagerais pas la femme comme supérieure à l'homme ?

Il y a peut-être un peu de ça, non dans notre façon de revendiquer ? Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Les combats féministes étaient parfaitement légitimes et certains d'entre eux le sont encore. Mais. Mais, il y a un je-ne-sais-quoi dans certaines revendications qui finit par me gêner. Une petite voix qui chuchote « Mais nous les femmes, nous sommes beaucoup plus efficaces, nous sommes multi-taches, nous valons mieux ». (Je sens que je vais me faire des copines). Et si c'était cela qui était le plus déstabilisant pour les hommes et les avait amenés à se conduire étrangement ? Ceux qui refusent de coucher le premier soir. Ou jamais d'ailleurs. Les phobiques de l'engagement. Ceux qui n'arrivent pas à s'accomplir. Professionnellement entre autres. Et s'ils avaient juste peur de croiser au détour d'un regard, ce mépris teinté de tendresse « Après tout, tu n'es qu'un homme, on sait bien qu'ils sont lâches et sans scrupules... ?"

Et si, sans redevenir des mâles sans scrupules, des machos, nos hommes avaient le droit de vouloir lire dans nos regards de l'admiration ? Les rêver un peu ? Placer des espoirs fous en eux ?

J'ai cherché pendant deux jours une chanson, déclaration d'amour envers les hommes. Comme « femmes » de julien Clerc. Ou « Woman » de John Lennon. Je n'en ai pas trouvé. C'est dingue, non ?

08.03.2009

Journal de doc : mère célibataire

L'équipe du tournage débarque chez moi ce matin et j'ai un peu peur. Je me demande pourquoi j'ai voulu encore me fourrer dans un truc que je ne contrôlerai pas. Pour avoir encore des sensations fortes ? Tout le monde m'a dit "Mais t'es dingue !", "ha non, j'pourrais pas me faire filmer comme ça". Moi, je peux. Pourquoi ?

Parce qu'on ne va pas se leurrer, je suis exhibitionniste. Je ne passerais pas à table si je n'étais pas quelque part ainsi. Je ne raconterai pas des tranches de vie semaine après semaine, s'il n'y avait pas une vaste opération de réparation de narcissisme meurtri en cours. J'assume. Mais au-delà, c'est l'excitation de participer à un projet qui parle de ma génération. Si "l'humanité est une patrouille perdue" comme disait Romain Gary, ma génération erre entre enfantillages, avancées, prise de conscience écolo et je m'enfoutisme ambiant. Je suis ravie de prendre part à un documentaire qui fixera pour un temps une certaine vision de ce que nous sommes.

D'autre part, c'est une expérience terrifiante qui me mettra en perspective d'une façon complètement inattendue. Même si on peut tenter de se contrôler devant une caméra, des choses vous échappent, des émotions transpirent. Et j'ai envie de me voir ainsi, comme un peu de l'autre côté du miroir. J'ai encore envie une fois de me mettre un peu en péril. Me sentir déstabilisée et renaître à nouveau, plus riche d'enseignement sur moi-même. Je crois que j'adore ça, ces pertes d'équilibre provisoire. Je crois que depuis toujours, je ne flirte qu'avec ça.

Mais grattons un peu. Je vis actuellement (justement...) un équilibre fragile, comme un pont suspendu entre deux rives. Je fonctionne par cycle de 7 ans. Je le sais. 18-25, Paris, les études, le fun, l'inconscience. 25-32, Bordeaux, le travail, le mariage, les enfants. 32-..., Paris, le contrôle, la construction, la mère célibataire.

Dans le "ELLE" du 7 février, un article m'interpelle : "Ces femmes qui contrôlent tout". Et plus encore "De là à penser que l'obsession du contrôle est la nouvelle pathologie du siècle, comme l'hystérie était celle du XIXe siècle et la dépression celle du XXe, il n'y a qu'un pas". Et si les mères célibataires étaient un des symboles de cette maladie qui court et fait des ravages dans nos rangs ? "le control freak est très dépendant du regard des autres. Même s'il se place tout naturellement comme supérieur, ce qui ne lui accorde aucun droit à l'erreur. En fait, il croit tout contrôler, mais il agit contre sa propre liberté, en s'enfermant dans un rôle."

Il semblerait que je me sois, moi-même, quelque part, enfermée dans un rôle : la mère célibataire. Je me suis placée dans une situation où le contrôle est impératif. J'ai longtemps été bordeline, incontrôlable. À présent, je suis toute-puissante, maîtrisant ma vie d'une main de fer. Un vieux fantasme réalisé ?

Mais revenons aux origines de cette situation. Côté pile.

Je tombe éperdument amoureuse, je suis aveugle, et je suis persuadée que je vais construire quelque chose de formidable. Une famille. C'est lui, c'est moi, l'amour emporte tout, la raison et la conscience. Je tombe enceinte d'un bébé de l'amour et je me sens invincible. Je vaincrais les démons de mon mari car je l'aime tant, que je serai un médicament sur pattes. Enceinte de Charlotte jusqu'au cou, je m'aperçois qu'il me trompe, qu'il me ment. Je suis une victime, mon dieu c'est horrible. Au cours d'une trêve un peu plus longue que d'habitude, Baptiste arrive mais naïve que je suis, cela ne change rien et cela tourne au cauchemar. Je pars. Je pensais qu'il s'occuperait de ses enfants, qu'il participerait aux frais et quelle déception de m'apercevoir qu'il n'en serait rien. Je suis une victime, mon dieu, c'est horrible, tant d'amour déçu, tant d'espoir anéanti. Ma pauvre chérie.

Côté face.

J'ai 28 ans, une probable envie inconsciente de reproduction associée à une probable envie d'auto destruction. Je rencontre mon ex-mari dans la rue, je m'emballe, le 6 avril, il me demande en mariage, le 2 août, je suis enceinte, le 9 septembre, je suis mariée. En six mois, je me suis fourrée dans une situation fermée à double tour et si j'avais les clefs, je les jette allègrement dans le fleuve de mes névroses. Mon ex-mari est déjà père, à deux reprises mais un seul enfant vit. Son aîné est décédé, noyé à l'âge de 5 ans. Sa fille, probable enfant de réparation, est à peine âgée d'un an. Tous mes avertisseurs sont au rouge. Il ne s'occupe pas d'elle. Alors, on ne va pas se raconter d'histoires, même si j'ai sincèrement cru que le comportement de mon ex était à mettre sur le compte d'une souffrance incommensurable lié à la perte de son fils, je savais, oh oui, je savais qu'il n'assurerait pas. Et je suis bien obligée de prendre mes responsabilités.

Il y a chez les mères célibataires, une certaine catégorie de bonnes femmes dont je fais partie. Soyons clairs, une partie subit la situation entièrement. Des victimes pures et dures. Mais pour d'autres, les choses ne sont pas aussi évidentes. Je crois que si je suis honnête, et je ne suis pas la seule, j'ai choisi un mâle reproducteur. Je savais inconsciemment que je serais toute-puissante. Je savais qu'il démissionnerait de son rôle de père. Je savais que j'aurais mes enfants pour moi toute seule.

Pourquoi ? Je trouve la réponse en écrivant. Je ne crois pas au hasard. Pire, je ne crois pas vraiment à l'amour. Je pense qu'on tombe sur un bon client, c'est tout. Ça ne m'empêche aucunement de ressentir toutes les émotions liées à cet état. Mais je ne suis pas dupe. L'amour est un concours de circonstances qui se prolonge ou ne se prolonge pas. Lorsque l'on rencontre quelqu'un, on se projette d'une certaine façon, on a certaines envies. Un lieu. Un moment. Un état d'esprit et de coeur. Une personne. Déplacer un paramètre et vous n'aboutissez absolument pas au même résultat. Et si je suis lucide, j'affirme que je savais quelque part, parfaitement ce que je faisais en faisant des enfants avec quelqu'un comme mon ex-mari.

Ça n'excuse en rien le comportement inadmissible du père de mes enfants. Il aurait largement pu mieux faire. Mais je ne trouve pas très honnête de ne pas se remettre en question. Je suis une femme intelligente. Il était évident que c'était le pire choix que je pouvais faire en matière de paternité. Je peux me réfugier derrière l'amour et la jeunesse mais je refuse de nier les évidences. Je savais qu'il démissionnerait et que je serais libre d'aller où je veux, de faire ce que je veux sans comptes à rendre à qui que ce soit au sujet de mes enfants. Certaines femmes font des enfants toutes seules et je les juge la plupart du temps assez durement. Mais, elles au moins, ont assumé. Contrairement à moi. Oui, je suis sévère avec moi-même. Une façon de me révolter contre le mythe de "la mère célibataire" formidable, victime de la folie des hommes. Je n'ai pas vocation à être une victime.  Alors, peut être que je me soupçonne pour contrecarrer, ça ?

Allons...la vérité se situe au milieu. Entre le côté pile et le côté face.

Le 14 mai 2003, je deviens mère célibataire. En montant dans le train qui nous ramène, les enfants et moi, vers Paris, étais-je vraiment consciente des difficultés, parfois vertigineuses, qui m'attendaient ? Aux innocents, les mains pleines, non, je n'avais pas pris la mesure. Parce que si je me suis prise pour Dieu, inconsciente que j'étais, en décidant un beau matin, et sans le savoir la veille, de tout planter, de prendre mes enfants sous le bras et de tout recommencer encore, la vie s'est chargée de me faire redescendre au stade de simple humain. Démuni et pitoyable.

Je garde un souvenir flou de cette matinée. Quand je me suis levée ce matin-là, je ne pensais pas partir. J'étais tellement laminée par le comportement manipulateur et pervers de mon ex-mari, que je ne songeais pas à partir. Et je me demande souvent si je n'ai pas accepté de subir tout ce travail de sape parce que j'estimais que c'était le prix à payer pour mes enfants, pour avoir mes enfants pour moi toute seule... À 10h, mon instinct d'autoconservation s'est enfin réveillé au bout d'une longue nuit de sommeil de 5 années. Trois sacs. Un pour Baptiste, un pour Charlotte, un pour moi. Un taxi. La gare. N'importe quel train. Paris. Jette toi dans le vide. De toute manière, ce sera toujours mieux que le néant qu'est en train de devenir ta propre vie, ma fille.

Je passe sur une période encore difficile. Je vous garantis qu'après tout ça, j'avais payé pour tout, y compris pour mes futurs pêchés...Oui, c'est ça, moi, si judéochrétienne, un jour, j'ai sincèrement estimé que ça suffisait. Moi, si prompte à passer à la caisse, oui, oui, je veux bien payer, je suis coupable, coupable, coupable, j'ai hurlé stop ! "I've already paid for all my futures sins"...

Et j'ai commencé à réellement me construire une vie. Une vie de mère célibataire. Celle que j'ai peut-être toujours souhaité. Moi, la bordélique, la fantaisiste, l'irresponsable, je suis devenue ce sur quoi je fantasmais. Organisée. Responsable. Carrée. Une machine de guerre. Je cumule plusieurs cerveaux qui fonctionnent tous en même temps. J'anticipe. Je ne suis jamais tout à fait là où je suis. Si les femmes sont naturellement multi-tâches, la mère célibataire est multi-multi tâches. Pendant que je m'occupe de mes enfants, dans un coin, je suis en train de penser que je dois avoir une attention pour mon amoureux, pendant que je dresse une liste de tâches au boulot, pendant que je réfléchis à mon prochain texte sur le blog, pendant que j'organise aussi les cinquante ans de ma soeur, pendant que je me dis qu'il faut absolument appeler ma copine en rémission de cancer, pendant que je jette un coup d'oeil à une plante en perdition, pendant que...Pendant que...

Je pourrais renoncer à un rôle. Mais non. Même si, quelque part, j'en crève chaque jour un petit peu plus, j'adore ça. J'aime vivre ma vie comme une serveuse de restaurant qui ne fait aucun voyage à vide. Chaque geste est utile. Un côté taylorisme du quotidien. Chaque jour a sa raison d'être. J'aime qu'on me dise "Je ne sais pas comment tu fais". Vous voulez que je vous dise ? Moi non plus. C'est plus fort que moi. Mais parfois, la peur m'attrape, et me met à terre. Quand j'accompagne ma fille chez le psy, quand mon fils se jette dans mes bras comme la misère sur le monde, je me sens écrasée. Car quand on est mère célibataire, et même si personne n'oublie que le père est démissionnaire, tout vous est imputable. Ce que sont vos enfants, même s'ils ont leur caractère, c'est vous. Personne derrière qui se réfugier. De gré ou de force, il faut bien que cette foutue baraque continue de tourner. Marche ou crève ! Parfois, j'ai envie de m'enfuir loin. Parfois, j'ai envie de planter mes gosses, ma famille, mes amis, mon mec. Partir. Être lâche. Retomber dans mon schéma habituel. Mais non. J'ai trouvé le seul moyen de cesser de détruire, de me détruire. Mes enfants qui n'ont que moi. Un garde-fou. Un pare feu. Et maintenant, que je vais mieux, je m'acharne à réparer les dégâts que j'ai en partie causé à mes propres enfants. Il s'agirait parfois de vraiment se poser la question de savoir pourquoi nous faisons des enfants. Au-delà du trip habituel. Que mettons nous là-dedans ? Moi, je sais. Du moins, je sais vraiment pourquoi j'ai fait mes deux enfants, mes deux merveilles.

Ma vie est devenue une course. Une course contre le temps. Je n'ai pas assez de 24h pour réaliser tout ce dont j'ai envie. Cette vie de mère célibataire m'a structuré. Ce fut mon choix pour devenir adulte. Ma méthode. Je me rêve surhumaine et, l'espace d'un instant, je le suis. Ma machine est huilée, et je prends un pied monstrueux quand tout s'enchaîne de manière fluide. "Control freak" ? Oui. Mais j'ai aussi appris que le moindre gravier fait dérailler la machine. Et que ce n'est pas grave. J'adore tout autant la remettre en route. J'ai appris à être fière de moi sans dépendre de personne. J'ai de grandes joies et de grandes difficultés. Ma complicité avec mes enfants est la plus grande des satisfactions.

Mais j'ai totalement sous-estimé le prix à payer pour tout ça. Je le réalise parfois au détour d'une galère : le jour où je n'avais plus assez d'argent pour acheter du sirop à mon fils qui toussait comme un dingue. Le jour où mon fils fut hospitalisé, plus ou moins par erreur, et que je ne savais que faire de ma fille. Le jour où je fus clouée au lit pendant une semaine, à 40 de fièvre, incapable de m'occuper de mes enfants. Le jour où je veux juste dormir et que ce ne n'est pas possible. Le jour où je voudrais juste me barrer en week-end avec mon mec et que c'est toujours compliqué. Solliciter les autres. Pas lui. Pas le père. Pas un homme...?

Tout mon entourage aimant m'admire un peu. C'est lourd à porter parfois. Et je ne me fais aucune illusion. Si le monde est plein d'empathie vis-à-vis de la mère célibataire, qu'elle prenne garde à être performante. Le monde nous aime en apparence mais au final, pas tant que ça. C'est la directrice d'école qui découvre que vous êtes seule et soupire à l'avance des retards de paiements. C'est le directeur des ressources humaines qui étudie votre cv et le jette à la poubelle, car il connaît d'avance vos absences. C'est l'homme qui vous trouve charmante, vous séduit et cesse d'appeler dès qu'il sait que vous avez deux bambins. C'est l'inspecteur des impôts qui comprend, oui, bien sûr mais vous n'avez toujours pas payé votre taxe d'habitation, Madame. Le monde sait que c'est dur pour vous. Mais c'est mieux si vous prenez le temps d'aller boire un coup avec vos potes alors que vous titubez de fatigue. Alors vous donnez satisfaction. Vous êtes sur tous les fronts. Vous faites attention à être maquillée et bien habillée. Vous faites rire tout le monde avec vos galères. Et si vous flanchissez, on vous assène, bien gentiment certes, "Mais tu es formidable, c'est qu'un coup de mou, allez ! Reprends-toi ". Et vous comme un bon petit soldat que vous êtes devenu, vous rempilez. Et vous redémarrez la course folle dans laquelle vous vous êtes engagée. Parce qu'on attend cela de vous. Pire...Vous attendez cela de vous-même.

Je cours et je suis fatiguée. Je fais ce rêve récurrent qu'une nuit, je vais mourir dans mon sommeil et qu'au cours d'une autopsie, on découvrira que tous mes organes étaient usés jusqu'à la corde à force d'avoir voulu trop vivre. Parce que je me sens en permanence épuisée. Je cours quand même. Toute l'architecture de ma vie tient dans ce marathon. Et je préfère en dépit du bon sens être "Marathon woman" plutôt que de m'être économisée, et avoir vécu chichement. J'ai une vie riche. Je fais plein de choses. Je ne me réduis pas à mon statut de mère célibataire même si c'est cela que je suis essentiellement. J'ai des tas de choses à raconter autre que mes galères. Je vis. Je ne fais pas que survivre. Même si c'est une plus que probable fuite en avant.

Je cours. Je cours après l'argent. Je cours après le temps. Je cours après une liberté à réinventer. Je cours après un nouveau destin malgré ma vie paramétrée. Je cours. Je n'en finis pas de courir...

 

 

22.02.2009

Journal de doc : la trentaine

Note : je participe actuellement au tournage d'un documentaire. Ceci est le début d'une série de billet

À l'origine, il y a le billet de Lau à propos des mères célibataires. À l'origine, il y a une réalisatrice de documentaire, penchée sur le sort des trentenaires. À l'origine, il y a Epidemik.

Je reçois un mail un beau jour :

"Bonjour,
Je suis réalisatrice de films et je tourne en ce moment un documentaire pour Canal+ sur les trentenaires. Je suis tombée sur votre blog via le texte sur les mères célibataires écrit par parasite extérieur.  Je suis à la recherche de jeunes femmes trentenaires pour apparaître dans mon film et témoigner. Je recherche, comme vous l'avez deviné, notamment une jeune femme, mère célibataire qui doit gérer le quotidien, le boulot, les soirées, etc. père que vous aurez un moment pour me répondre. Merci d'avance, Michèle"

Ma réponse est spontanée : "C'est mouaaaaaa !". Lol ! Je fais partie des trentenaires mais plus pour très longtemps. Je me souviens comme si c'était hier quand j'ai eu 30 ans. J'étais heureuse, j'espérais cet âge-là depuis si longtemps. Petite fille, je pensais en mon for intérieur, que trente ans, c'était le plus bel âge de la vie. J'en étais convaincue et la vie ne m'a pas déçue.

Je me réveille un beau jour, un joli 22 janvier et j'ai 30 ans. Je suis mariée et maman. Je ne travaille pas, je m'occupe de ma fille. J'ai 31 ans et je travaille avec mon mari. J'ai 32 ans, je suis doublement maman, ça va très mal avec mon époux. J'ai 33 ans, c'est la merde, j'ai quitté ce que j'avais construit, et je rame. J'ai 34 ans, je suis mère célibataire, j'ai un super job et un appart sympa. J'ai 35 ans et je retombe amoureuse. J'ai 36 ans, ma vie est super compliquée. J'ai 37 ans, je conjugue ma vie à tous les temps et je suis, en plus, une blogueuse. J'ai 38 ans et je m'éclate. Je ne regrette rien, c'est une décennie enrichissante, j'ai tenté de bâtir des choses au long cours et j'ai souvent échoué. J'ai fait des promesses auxquelles je croyais dur comme fer et que je n'ai pas tenues. Et par rapport à mon entourage, j'ai tout fait deux fois plus vite. C'est pourquoi, je suis une trentenaire sans l'être. Comme si j'avais été perpétuellement en décalage. Mes 20 ans auront été mes trente, mes 30, mes quarante. Mais j'ai commis les mêmes erreurs, je suis tombée dans les mêmes écueils, et j'ai vécu 1000 joies, les joies de ceux & celles qui sont encore jeunes et prennent le chemin de la vie adulte.

À 20 ans et les années qui suivent, vous êtes généralement perdus, en recherche, papillonnant d'un humain à l'autre, d'études en changements. Vous pensez noir. Vous pensez blanc. Vous vous êtes échappés de l'enfance et vous courrez partout, ivres de liberté. À 30 ans, nous grandissons. De gré ou de force. Nous construisons. Nous nous engageons. Oui, je crois que c'est bien cela. La décennie de l'engagement. Pour toujours ou provisoirement. Nous nous installons dans la vie active définitivement. Le travail est là, sans retour en arrière possible. Du moins, il faut, enfin, subvenir à nos besoins. Peu de chance que notre destin devienne exceptionnel comme nous l'escomptions. "I am invisible".

Non, nous ne serons pas star de cinéma, vedette de la chanson, ou brillant footballeur. Nous aurons une vie banale. Mais, pour la plupart, le deal nous convient. Et nous prenons confiance en nous. Nos premiers salaires dignes de ce nom nous portent à croire que nous sommes des adultes. Nous estimons être des adultes. Sauf qu'il y a maldonne. Cette décennie-là sert précisément à le devenir, et non à l'être. Adulte, c'est généralement vers 40 ans, que ça se profile vraiment. Nous avons décalé les échéances. C'est un jeu de rôles en fait. "Toi, tu serais un adulte, et l'on dirait que moi aussi". Sans voir que nous sommes encore la proie de nos illusions. Nous avons foi en nos rêves, en nos chimères, nous ne croyons pas encore tout à fait en nous, nous faisons semblant. "I am invincible".

Oui, nous nous sentons invincibles comme à nos 20 ans mais sur du rationnel. Invulnérable pour mener à bien une vie ordinaire. Nous défions les statistiques. Nous pensons que nous réussirons là, où la plupart ont échoué. Pas au sein de grandes choses. Rien d'extraordinaire. Mais, oui, c'est sûr, nous remporterons une victoire éclatante sur le quotidien, sur tous les passages obligés : professionnel, amoureux, familial, amical. "I am transcendental".

Oui, nous satisferons toutes nos ambitions personnelles, c'est évident. Surtout sentimentalement. Les femmes essentiellement. La trentaine, c'est le temps de l'horloge biologique. Tic Tac. Il faut construire et se reproduire. Enfin...Reproduire tout simplement...Mais ça, ça se règle avec un psy...  « Il est temps » nous chuchote à l'oreille la société. Alors, nous nous mettons en quête de The one. Nous papillonnons, nous rencontrons, nous vivons ensemble. Nous nous épousons. Ceux qui disaient "Je ne me marierai jamais" cherchent leurs bagues pendant des heures et coupent à deux leur pièce montée. "I am sentimental".

Oui, nous avons cédé à tous les clichés en les trouvant merveilleux. Nous installons deux noms sur la boîte aux lettres. Nous faisons des enfants sans vraiment réaliser qu'une porte a claqué derrière nous. Il nous faudra des soucis, des nuits blanches et des fièvres pour se rendre compte. Nous achetons au fur et à mesure notre première jolie bagnole, l'ipod, l'iphone et nous nous réveillons deux ans plus tard avec le break et le chien. "I am respectable".

Oui, nous avons pignon sur rue. Nous achetons nos premiers tailleurs, costumes tout en continuant notre collection de converses. Nous nous surprenons à ressembler à nos parents. Mais nous préférons toujours les potes. Parfois, nous avons peur. Certaines nuits, nous nous demandons comment nous en sommes arrivés là. Mais nous balayons vite les doutes. Car nous accumulons, après avoir éventuellement voyagé,   tout ou en options, une jolie femme, un mec bien, un, des enfants, une vie agencée, et puis tant qu'à faire, de beaux objets, un crédit immobilier, un patron qui a misé sur nous. "I am responsible".

Oui, le temps de s'effrayer de cette accumulation sera pour plus tard. Après 40 ans, temps de la middle life crisis, de la mort qui se rapproche car nous avons fait la moitié du chemin, nous le savons bien. Alors 30 ans. Nous accumulons les signes extérieurs de réussite. Nous regardons d'un oeil critique et tendre les amis qui résistent : l'éternel célibataire, la bonne copine qui accumule les échecs amoureux, la dilettante, le chômeur. Le temps des reproches sera pour plus tard. La scission entre ceux qui respectent les échéances sociales et ceux qui batifolent. Ils ne veulent pas de tout ça. Ils restent des éternels adolescents mais habillés en Hugo Boss ou Maje. C'est la même vie qu'avant sauf que c'est plus Arcachon mais Saint Trop pour les vacances. Le temps n'a pas de prise sur eux. Quant à nous, la majorité, nous capitalisons, nous superposons les bonnes couches sociales. Nous jouons aux legos grandeur nature. C'est la course à la construction. Nous nous surprenons à croire à des schémas d'une simplicité déstabilisante. Moi, ce moi si prépondérant à 20 ans, qui devient un "nous" conjugué à deux, puis trois, voire quatre. "I am universal".

Oui, nous faisons partie du système. La plupart abandonnent leurs idéaux de gauche à la première feuille d'imposition. Car nous devenons réalistes. Et que nous ne voulons pas renoncer au confort que nous sommes en train d'acquérir. Celui qui nous faisait marrer à rien branler de toute la journée, chômeur par intermittence, nous le regardons un peu de travers. Mais nous continuons de le dépanner. Pour bien dormir la nuit. Ces nuits que nous partageons avec un autre être humain dorénavant. Nous ne croyions pas vraiment qu'un seul être pourrait nous satisfaire, et, pourtant, nous sourions le matin à la même personne, depuis 2, 3, 4, 5 années. Nous faisons l'amour de mieux en mieux, moins en fièvres, plus en sensualité. Moins désordonnés, moins en apprentissage, avides d'expérience, plus surs de nous, de notre corps. "I am so sexual".

Oui, nous nous abandonnons un peu. Nous sommes plus généreux, moins égocentriques, la parentalité aidant éventuellement. Nous comprenons que le couple, c'est une somme de compromis, d'indulgences. Et parallèlement, nous nous achetons de nouveaux principes tout neufs. Nous sommes plus droits dans nos bottes. Avec notre vie « fragilement parfaite », que nous brandissons comme un étendard de raison, nous savons. Nous croyons savoir. Ce qui est bien, ce qui est mal. Ce qui se fait, ce qui ne se fait pas. Nous jugeons. Pas viscéralement comme à nos 20 ans. Mais abrités derrière notre réussite, nos valeurs. Froidement. "I am so inflexible".

Oui, nous devenons raisonnables. Pas tout le temps. La trentaine, c'est ça, être à cheval entre deux destinées, celle de l'enfant que nous étions et de l'adulte que nous serons. Parfois, nous régressons. La sensiblerie de la jeunesse revient par à coups. Nous mettons de l'affectif dans le boulot. Nous apprendrons à coups de tartes dans la figure, que ce n'est pas la solution. Nous jouons au con dans notre couple, parfois. Nous mettons tout cela en péril. C'est le temps des premières crises. Des premières tromperies avec enjeux que nous pardonnons. Nous pleurons encore souvent. "I am so sensible".

Oui, c'est le temps où ce n'est pas encore complètement ridicule de chialer devant ses potes. Nous leur posons encore des questions : « Tu crois que je fais une connerie en l'épousant ? ». « J'ai peur, qu'est ce que je fais ? ». Car nous le savons bien que la trentaine, c'est un sursis. Un sursis où la société vous observe, vous soupèse pour voir si vous êtes rentable. Elle vous rejettera sur les rivages de la quarantaine si vous l'avez défiée de trop. À la fin de cette décennie, nous devons être en couple, avec enfants, un boulot digne de ce nom, propriétaire, tout cela ou au moins l'un de cela. Il faut affronter cette pression-là. La réaliser et capituler. Renoncer à une certaine forme de liberté. C'est le temps où notre innocence agonise. Ça nous brise le cœur. Parfois, nous luttons pour ne pas la perdre, au risque d'être déraisonnable, incohérent pour mieux rentrer dans le rang. "I am irrational".

Oui, il arrive que nous soyons encore extravagants. Toujours écartelés entre deux horizons. L'avenir est devant nous, l'éternité, toujours, nous avons la faiblesse d'y croire encore. Même si le doute s'installe. Nous nous enflammons, nous quittons parfois des jobs en or pour nous lancer dans la carrière dont nous rêvions en secret, de trader à antiquaire. Nous partons vivre à l'étranger. Nous quittons celui avec lequel nous étions depuis notre jeunesse. Parce que nous ne nous reconnaissons plus et malgré les avertissements : « A 32 ans, tu le quittes mais t'es dingue, comment tu vas faire pour avoir des enfants ?! ». Nous tombons amoureux. Nous laissons encore échapper des mots comme "toujours" et "jamais". "I am so passional".

Nous mettrons 10 ans pour en sourire.

Oui, 30 ans, c'est c'est le temps de la contradiction, mais aussi de l'engagement car c'est un sursis. Un voyage. Un voyage pour apprendre ce que nous sommes vraiment, quelles sont nos véritables envies, faire des choix. Des choix hasardeux, faits aveuglément, ne nous leurrons pas. Une épopée des temps modernes, une aventure de dix années pour réaliser que ces décisions nous correspondent. Ou pas. Avec une quarantaine pour valider ou exploser. Une décennie à forte conséquence. Nous ne pourrons plus revenir en arrière sur certaines décisions. C'est le temps où il est, déjà, parfois, pour la première fois, trop tard.

30 ans, c'est le temps où nous sommes tous jeunes et beaux, et à la fois moins idiots et plus expérimentés. Une parenthèse enchantée. Nous avons pleinement conscience du temps qui passe mais nous dévorons la vie à pleines dents. Une période unique. Et même si chaque âge a sa raison d'être, la trentaine, c'est une époque bénie, riche de rencontres, d'expériences sans être effrayé. L'inconscience et l'irresponsabilité, c'était avant. La peur, la méfiance, ce sera pour plus tard. Un joli voyage vers le monde des adultes.

La trentaine, j'en suis, j'y reste. Encore un peu. Juste avant d'attaquer une nouvelle période. Quoi qu'il en soit, quel que soit notre âge, le temps n'est pas un ennemi. Dans notre société où l'on s'acharne à nous faire peur, où le jeunisme est un dieu adulé de tous, réconcilions nous avec le temps qui passe. Car ça n'est que de l'amour. Nous connaissons tous la fin. Ça va mal finir. Nous mourrons tous. Mais tâchons de disparaître plus sages, forts de notre vie, forts de nos 20, 30, 40, 50, 60 ans, génération après génération.

"Time is love"