05.07.2009
Des rencontres et des humains Ep 31
Et il y a la rencontre parfaite. Jamais de déception, un renouvellement permanent, de l'amour inconditionnel avec des « pour toujours » qui tiennent.
Elle est là quand je ne vais pas bien. Même inconsolable. Présence muette, qui pourtant me murmure à l'oreille des lendemains qui chantent. Vocalise à ma place mes illusions perdues. S'enroule autour de moi quand je chéris ma peine. Me berce de mots apaisants.
Elle est là quand je vais bien. Prend des accents brésiliens, elle le sait, c'est irrésistible. M'entraîne dans l'allégresse. Fait jaillir, la gaîté, la joie de vivre. Me fait danser. Sauter. Vivre un peu plus que d'habitude.
Elle est là, toute la journée, souvent la nuit. Elle est universelle, n'a pas de barrières, de préjugés ou de racismes. Elle est l'amie de tous mais surtout la mienne. Elle est anglo-saxonne mais aussi haïtienne, jamaïcaine, italienne ou japonaise. Je l'aime quand elle est française, c'est à travers cette langue que je suis la plus exigeante avec elle.
Elle n'a aucun espace-temps. Elle est là depuis toujours. D'aussi loin que je me souvienne. Le monde sans elle, perdrait un peu de son sens, car elle exprime mes émotions quand je suis démunie. Si je devais me priver d'elle, ce serait me couper une jambe. La pire des punitions. Si je ne l'entendais plus, je serais désespérée.
Elle était sous influence, quand j'étais enfant. Classique. Mon environnement l'orientait. Elle et moi, on ne se choisissait pas à l'époque. Depuis, cela a beaucoup changé. C'est moi qui l'incline. Mais elle me réserve toujours des surprises, me tombe dessus quand je ne m'y attends pas. Elle est de tous mes moments forts. Pas un souvenir sans elle. Elle parle de moi à travers mes âges.
Elle est le grand regret de mon père à mon sujet. Car j'étais douée pour elle, il paraît. On me l'a mise dans les mains, et ce fut tout de suite ma meilleure amie. Effectivement, c'était facile pour moi de jouer avec ses clés, de passer de l'une à l'autre. C'était déconcertant pour mon entourage. J'ai été douée pour quelque chose. Pour elle. Un adulte m'en a écoeurée. On m'avait enfermée avec elle dans un conservatoire. Et me faire hurler dessus pour elle, n'a pas été supportable. D'un commun accord, nous avons décidé toutes les deux qu'elle se contenterait de m'accompagner. Elle ne deviendrait pas ma vie.
Elle m'a suivie à l'adolescence, elle était noire, elle était pessimiste. Et puis, toutes les deux, nous sommes allées voir « Purple Rain » de Prince. Une révélation. Nous allons aimer le funk, la soul pour toujours.
Au gré de mes rencontres et des humains concernés, nous allons évoluer ensemble, mais elle est la plus fidèle d'entre tous. Je sais que je peux tout perdre. Pas elle. Elle est la plus sûre de mes alliés. Il ne se passe pas un jour sans que je l'entende. Et mon amour pour elle est sans limites.
La musique.
C'est le dernier des « rencontres et des humains ». Tous les textes étant construits en fonction de la musique ou inversement, il était évident que ce serait elle, la dernière. La musique. La rencontre toujours parfaite, jamais source de frustrations, toujours fruit de nouveaux bonheurs.
Il existe des humains pour lesquels la musique n'est pas importante. Ça me dépasse, me consterne. Je trouve toujours ça symptomatique d'une pauvreté de cœur. Je ne comprends tout simplement pas, et autant je crois avoir beaucoup d'empathie pour pas mal de choses, autant ne pas écouter de musique est pour moi rédhibitoire. Je ne peux pas être amie avec quelqu'un qui ne peut pas parler de musique trois minutes. D'ailleurs, je m'en suis aperçue tard mais c'est devenu effectivement un critère de sélection. Je me méfie des gens qui n'ont aucun penchant pour la elle. Comme dit si bien Ian Mc Ewan « Elle aimait la célèbre fresque dépeignant, lui avait-on dit, l'appétit de l'humanité pour l'abstraction magnifique de la musique, avec le génie de l'harmonie représenté sous la forme d'une boule de feu éternel »
Ou encore « La musique met l'âme en harmonie avec tout ce qui existe. » Oscar Wilde. « La musique donne une âme à nos coeurs et des ailes à la pensée. » Platon. « La musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes. » Marcel Proust.
Je peux continuer ainsi très longtemps. Les humains qui n'aiment pas la musique ne font pas partie de mon monde. J'ai un peu de mal avec ceux qui restent coincés dans une époque. Ils bloquent leurs vies quelque part. Refuser l'évolution naturelle de la musique, c'est quelque part manifester un blocage sur le fait de vieillir. Et c'est inévitable, plus le temps passe, plus nous nous raccrochons à nos nostalgies musicales. Je n'y couperai pas. Je n'ai qu'à voir mon père, écoutant toujours du jazz Nouvelle-Orléans, de l'opéra. Mais qui a toujours le premier 45 tours de Jimmy Hendrix...Il a une belle collection.
L'ipod fut une révolution dans ma vie. C'est mon boss qui m'a offert le premier. Mes amis m'ont fait cadeau du second. Mon amoureux le troisième. Nous nous sommes toujours dit qu'un vrai cadeau coûtait un peu de soi. J'avais un 30 gigas. Il en avait un de 60. Il m'a spontanément donné le sien. C'était un bien joli cadeau. Et je l'en remercie encore. Il m'a permis d'accumuler, ma belle collection d'indispensables, d'inédits, de rarissimes, de classiques, de nouveautés. 5571 morceaux. Quasi 30 gigas. Plus mes sauvegardes. Plus les cds. Plus tout ce que j'ai semé au gré du vent.
Conclure par la musique, évidemment. Le dernier « Des rencontres et des humains ».
Je me suis rendue compte, il y a peu, que cette série ne concernait que des humains avec lesquels j'avais le sentiment d'une erreur. Ce n'était jamais des choix hasardeux. 31 sujets. 31 rencontres. En fait 30. Je me suis trompée. J'ai tenu tout le long de l'année. Parfois sans envie, parfois je trépignais d'impatience. Je tenais à parler d'eux. Le dénominateur commun ? Oui, ce sentiment d'erreur, ou d'inachevé. Ou d'ambivalence. C'est la fin d'un cycle. J'ai mis sur la table tout ce qu'il y avait à savoir sur moi. En 2007, quand j'ai commencé les blogs, c'était très désordonné. Et puis, il y a eu le brouillon de roman qui m'a permis de régler ce que je portais comme la plus grande faute de ma vie. J'ai posé ma culpabilité sur le côté. J'ai continué avec « Des rencontres et des humains ». J'ai réglé mes comptes avec moi-même en quelque sorte. Un long processus de réparation d'égo. L'exhibitionnisme au service d'une réhabilitation.
J'en ai fini, je crois. Pour l'instant, en tout cas. J'en ai fini avec moi.
Je vais écrire autre chose la saison prochaine. La saison 3. Je me pencherai sur des inconnus. Dialoguer avec eux, des interviews subjectives d'humains sans gloire et sans musique mais avec un destin particulier. Je m'emparerai de leurs vies, je les ferais miennes, et je tenterai de les restituer, un stylo à la main. Et toujours de la musique pour illustrer. Elle donne toujours le tempo, l'intonation, la tonalité.
En écrivant ce texte, je me suis demandée quelle serait la bande originale de ma vie. Je me suis essayé à l'exercice. J'en ai fait une playlist. Valable aujourd'hui. Probablement qu'il y aurait des variations même si l'essentiel y est. Mais je vous quitte quand même sur une chanson précise. Une des chansons les plus cinématographiques que je connaisse, de celles qui emportent votre imagination, vous emmène ailleurs... Et pour rendre hommage à la musique, ma belle alliée, je choisis la version live.
Un tour de force.
Goldfrapp, « Lovely head ». Pour l'avoir chanté tant de fois quels que soient mes états d'âmes.
Moi seule avec la musique.
« I fool myself
To sleep and dream
Nobodys here
No-one but me
So cool »
C'est fini pour cette saison...
12:24 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, morceau, chansons
04.07.2009
Des rencontres et des humains Ep 30
Tu m'as dit, il y a peu
"Je sens bien que je t'aime plus que tout le monde n'a coutume d'aimer, mais je ne saurais te le dire que, comme tout le monde, te le dirait. Je suis au désespoir que toutes les déclarations d'amour se ressemblent".
C'est de Jean Teulé
Je ne regretterai jamais notre rencontre et l'humain que tu es
Mon amour, ma plus belle erreur...
20:22 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, vie, amoureux, émotions, aimer
21.06.2009
Des rencontres et des humains Ep 29
Il est assis sur une chaise. Dans la salle à manger. Grand. Tellement grand. Mon Dieu. La responsabilité est écrasante.
Quand je vais mourir, il n'y aura pas tant de choses que cela dont je serai fière. Ne nous leurrons pas. Mais quelques-unes. Dont lui. William. Ça s'est terminé en queue de poisson mais je reste pleinement satisfaite de cette rencontre-là. Je n'ai pas reculé, j'ai assumé concrètement des convictions auxquelles je tiens plus que tout. Vous savez, ces rares moments où l'on se sent pleinement et pratiquement cohérent avec soi-même. Cet acte que vous posez, c'est vous. Cela vous ressemble.
William.
Je n'ai pas partagé grand-chose avec mon ex-mari. Pourtant, au début de notre mariage, nous avions les mêmes valeurs. Vraiment. Et ce n'était pas des paroles en l'air. Ça, c'est évaporé au fil des ans, mais William, précisément, fait partie des raisons vaguement rationnelles pour lesquelles je suis restée.
Un soir, mon ex-mari est rentré et m'a raconté l'histoire de William. Et m'a dit qu'il souhaitait l'accueillir pour le 31 décembre. J'ai pris le temps de réfléchir. Dix minutes. Et je l'ai suivi dans son délire. Rétrospectivement, je réalise que c'était de la folie furieuse de prendre ce risque-là. Mais cela valait la peine car c'est en dépit de tout, c'est une belle histoire. Une belle rencontre.
William.
C'est un enfant à la Ddass. Non-adoptable. Coincé. Le père était extrêmement violent et la mère avait fini par fuir en Espagne. Les enfants abandonnés mais condamnés à aller de famille d'accueil en famille d'accueil. Dispersés au gré du vent des possibilités. Il a quinze ans et demi. Il a fait une fugue. Ça fait deux jours, ses copains l'ont signalé à mon ex-mari car ils traînent dans son magasin de jeux vidéos. Il est rentré à la maison pour m'en parler. Nous sommes le 30 décembre. Il s'agit d'accueillir William, ado en fugue, fuyant un foyer de la Ddass. Nous l'avons fait. Nous n'avons pas réfléchi.
Il est beau. Très fin. Il est doux. Trop doux. Il est plein d'admiration pour mon ex-mari. Pour de mauvaises raisons, c'est le côté tape-à-l'œil qui l'attire. La maison. Mais pas entretenue. La Porsche. Mais d'occasion. Peut-être qu'à l'époque, ma jaguar était encore garée devant la baraque. Elle faisait office de déco, je n'ai jamais eu le permis. Et ce joli cadeau, car j'adorais cette bagnole, fut finalement revendue dès que les emmerdes furent revenus... Bref. William passe deux jours à la maison, participe à notre jour de l'an. Je m'inquiète de le nourrir, qu'il se remplume après deux jours dans la rue. Il s'occupe un peu de Charlotte. Il ne dit rien. Il ne fait que sourire doucement, question de prendre le moins de place possible, car tout est provisoire, il le sait.
J'ai exigé qu'il soit ramené dans son foyer le 1er janvier. Ce n'était pas négociable. Et il en fut ainsi. À notre grande surprise, nous sommes face à une équipe de la Ddass, complètement désemparée. En mal de solutions. Nous avons du mal à lâcher William. Nous nous sentons impliqués. Et l'équipe va nous suivre. Du jamais vu, je pense. Nous n'avons pas trente ans. En tout cas à peine pour moi.Nous tentons de trouver une solution et nous proposons d'accueillir William pendant les week-ends et les vacances scolaires. Nous avons l'aval de la Ddass sans remplir aucun dossier. Deux entretiens et puis voilà. Nous nous regardons avec mon ex-mari, fiers de ce que nous sommes en train de faire. Surtout lui, qui vient d'une enfance compliquée.
Ça se passe bien. Ça se passe trop bien. Nous voilà, nouvelle petite famille, Charlotte dans les bras de son frère d'adoption, William un grand sourire aux lèvres, mon ex-mari pérorant, et moi, qui reste sur mes gardes. Car l'équipe de la Ddass nous a prévenu. La lune de miel sera de trois mois. Après ou nous réussirons le virage, ou notre belle association explosera. C'est ainsi que William fonctionne. Il est en recherche désespérée d'amour familial, d'une cellule où trouver affection et sécurité. Et dès lors qu'il l'a, cela le renvoie aux dysfonctionnements de sa propre famille. Et il rejette. C'est plus fort que lui. Il ne supporte pas au final que des étrangers lui procurent ce que sa famille a été incapable de lui fournir. Et il finit immanquablement par les haïr.
Pour l'instant, nous prenons notre rythme. Notre entourage s'habitue à nous voir tous les quatre. Charlotte s'attache à ce jeune homme. Nous le récupérons le vendredi soir. Il suit partout mon ex-mari, admirateur d'un parcours poudre aux yeux. Nous commençons à former une famille et William est de tous nos projets. Les dimanches soirs sont pénibles. Je n'aime pas ramener William, je me sens fautive. Mais il est plus ou moins prévu que si ça fonctionne, William s'installe à terme chez nous.
Les visites de la Ddass sont fréquentes, nous nous entendons tous bien. Mon ex-mari comme à chaque fois qu'il prend confiance en lui, va déborder de son rôle. Il commence à être autoritaire. William commence à déconner. Il sourit toujours. Présente ses excuses. Dit qu'il est désolé mais sèche l'école. Ça fait deux mois et demi, un jour de l'an, 6 week-ends, des vacances de février. Mon ex pense comme un con que William a besoin d'être encadré. Redressé. Il est de plus en plus sévère. William de plus en plus artisan de son propre échec. Et les menaces tombent.
« Puisque c'est comme ça, tu ne viendras pas à la maison ce week-end. »
Je suis très en retrait par rapport à tout ça. Car au final, c'est une liaison entre mon ex et William. Pourtant, je sens celui-ci se rapprocher de moi en fin de parcours. J'ai toujours tenté de calmer le jeu. Et c'est à moi que William adressera sa lettre d'adieu. Il a quitté la maison. Il n'y arrive pas. Il a le sentiment d'être un poids mort dans cette maison. Je m'en veux car j'aurais du dire ce que je ressentais et prendre les choses en main. C'est ce que je vais dire à l'équipe. Nous n'étions pas là pour éduquer William ou l‘encadrer. Nous n'étions là que pour lui donner de l'amour et le sécuriser. Mon ex-mari n'a pas joué le rôle que william lui avait attribué : celui d'un père non-violent, aimant et réconfortant. Mon ex s'est pris pour un éducateur. William en avait déjà plein son foyer...
William est parti. Ils ont eu du mal à lui mettre la main dessus au foyer. Il avait cambriolé le bureau du directeur. Ils ont décidé de l'émanciper pour ses 16 ans. C'était la seule solution, car il devenait ingérable. Ces ados coincés entre deux mondes, les non-adoptables, sont quasi irrécupérables. Pour la nouvelle année, la Ddass avait décidé de refaire à neuf la salle de jeux des ados. Peinture, sol, baby-foot, flipper, la totale, et un fric monstre. Ils l'ont livrés, heureux pour les mômes le 31 décembre. Le 1er janvier, tout avait été saccagé. Ils ne supportent pas qu'on essaye de leur faire du bien. Ils sont dans une logique de destruction, dignes héritiers de leurs familles, prolongeant la mécanique familiale, condamnés. Leur nid, c'est leur bande, les seuls auxquels ils font confiance. C'est ainsi, il ne faut pas se leurrer. Rares sont ceux qui s'en sortent.
Nous faisons une dernière réunion avec l'équipe. Je me sens tellement triste. Mon ex-mari tient des discours aussi stupides les uns que les autres. Quasi qu'il faut mater William. Il est en colère après lui-même en fait. Il sait qu'il a merdé. On me propose, et je dis bien « me » et pas « nous », de m'occuper d'un bébé dans la même situation que William. Non-adoptable. Quand j'y pense, c'est un truc de dingue qu'ils aient eu confiance en nous à ce point-là ! Je me rends dans la nursery. J'ai le vertige. Des bébés partout. Seuls. Bien traités. Mais seuls. Attendant que quelqu'un prenne le risque de s'en occuper tout en sachant que demain, une décision peut les arracher de ce foyer. Je suis bouleversée mais je sais pertinemment qu'il faut que je digère William avant de me lancer dans quoi que ce soit. On ne remplace pas. Il faut faire un deuil. Je dis que je reviendrais en chercher un.
William est dans la rue. Se fait choper, ramené. Et repart dans la rue dès qu'il peut. Je reste en contact avec l'équipe. Il sera émancipé et ils n'auront plus de ses nouvelles. Moi, je vais quitter Bordeaux. Et je range William dans un coin de ma tête.
L'année dernière, je reçois un coup de fil de mon ex-mari. Il souhaite me passer quelqu'un. Je suis sceptique. J'ai quasiment rayé tout notre entourage commun de ma vie. J'entends une voix d'homme. C'est William. Un coup au cœur. Il est vivant. Ça a l'air débile comme ça, mais c'est la première chose auquelle j'ai pensé. Il me dit qu'il va très bien, qu'il va à l'université. Je n'y ai pas cru un quart de seconde. Je lui ai dit que je pensais souvent à lui et que j'étais heureuse qu'il aille bien. Je l'ai embrassé. De tout mon cœur. C'est tout ce que je pouvais faire. Il m'a repassé mon ex à qui j'ai expliqué sèchement qu'il fasse attention à William et à ne pas l'entraîner dans des sales plans. Ou dans son alcoolisme. Le père l'était... C'était la voie toute tracée. J'ai raccroché sans trop d'illusions. Et je n'ai pas demandé son numéro à William.
Je le vois tous les jours. En bas de ma rue. Pas vraiment lui, mais ses frangins. Ceux qui ne supportent pas d'être confinés chez eux, dans un T3 pour 7, où ça pue dans la cage d'escalier, l'odeur de la promiscuité, de la détresse et de la misère sociale. Je les vois en bas de chez moi les garçons perdus qui hurlent à 2h du matin et que je finis par détester. Qui crient leur spirale d'échec et dont on sait qu'il est trop tard. À moins d'une fille, d'une femme qui passe par là et arrive, par miracle, à les structurer. 1 pour 100 ? Je les observe, grimper dans l'agressivité, déchaînés, ne comprenant que le rapport de force. Ils sont d'autant plus violents qu'ils savent pertinemment que c'est trop tard pour eux. Et le désespoir est tel qu'ils n'incitent même pas leurs petits frères ou sœurs à tenter de s'en sortir. C'est perdu d'avance. J'en ai déjà vu disparaître. Engloutis. Les mêmes qui foutent une beigne à une gamine de 17 ans, qui ne leur a pas dit bonjour, et qui lui piquent son sac. Les mêmes qui empêchent leurs propres parents de dormir la nuit à coup de chahut en bas de l'immeuble. Le cheptel se renouvelle. Le chef se fait exploser la tête par ses pairs. Le caïd d'hier est la brebis galeuse de demain. Tout est incertain. Il n'y a pas de règles, à part celle du plus fort. On ne peut sauver ceux pour qui l'espoir est mort et enterré. Le bien, le mal, tout cela est englué dans la minute présente. Pas d'avenir, alors pour envisager les conséquences de ses actes, vous repasserez. Il faudrait pour ça envisager demain.
Je sais comment ça marche. Je suis lucide. William était mal barré. Nous aurions pu faire quelque chose. Trop jeunes, nous n'avons pas su. Si je devais recommencer, je saurais exactement comment m'y prendre. En tout cas, pas comme cette première fois. William vivait dans la rue, avec ses codes et ses enjeux. La mère des enfants perdus. Il tentait de s'en sortir mais finissait immanquablement par rejoindre ses frères d'infortune, ceux qui lui ressemblaient. J'espère me tromper. Mais je crois qu'il est trop difficile d'en sortir seul.
Et William l'était. Seul.
18:57 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rue, adoption, enfant non adoptable, racaille, espoir, sans espoir, ddass
07.06.2009
Des rencontres et des humains Ep 28
Et puis, parfois, il n'y a aucune rencontre, aucun humain. Juste une somme de névroses qui s'entrechoquent. Des aliénations qui s'emboîtent. Des symboles dans lesquels nous mettons amour, amitié, peur, désir, toutes les émotions ambivalentes que nous envoie l'inconscient. Auquel nous obéissons aveuglément, à plus ou moins forte intensité.
Certains sont submergés. On les retrouve errants dans un couloir d'hôpital psychiatrique. Pour les autres, on les retrouve, errant dans une vie. Pas mieux ? Même ceux qui ont l'air le plus normaux. Nous sommes, parfois, traversé par un éclair de lucidité. Nous savons réellement pourquoi nous agissons l'espace d'un instant. Pour mieux replonger dans le noir.
Nous sommes tous produits d'une névrose familiale. Le malentendu a commencé probablement à l'aube de l'humanité. Et de génération en génération se transmet. Evolue. Se modèle sous l'impulsion d'une invasion étrangère, une pièce rapportée.
Qu'est ce que nous mettons vraiment dans nos histoires d'amour, nos rapports à l'autorité, nos enfants ? Je veux dire, vraiment ? Au-delà du vocabulaire et des gestes ?
Je suis un homme. Aimer une femme alors que je sais que c'est interdit me permet, de maintenir le lien avec l'ancienne. De ne jamais reconstruire vraiment. Ma vie balisée par mon ex, parce que je me sens tellement coupable d'avoir rompu la promesse. La promesse d'aimer toujours, envers et contre tout.
Je suis une femme et je ne laisse pas l'homme que j'aime dormir jusqu'au bout dans mon lit. Le prétexte ? Les enfants. En fait, je ne laisse pas l'autre complètement s'installer dans ma vie. Parce que j'ai peur, parce que le lien toxique qui s'est tissé avec l'ex est plus fort que tout. Une peur qui prend racine dans l'irrationnel, dans l'inconscient.
Je suis un homme. Mentir. Éviter. Contourner. Pour protéger. Pour maintenir une paix factice. Et voir mon enfant emboîter le même chemin. Reproduire le schéma. Alors que j'aime cette enfant plus que tout et que je m'en suis toujours merveilleusement occupé.
Je suis une femme et je tombe sincèrement amoureuse d'un homme et je réalise que mon inclinaison était dictée par la protection car je le domine complètement. Et qu'après avoir beaucoup souffert, j'ai fait un choix inconscient d'économie affective. Et que c'est précisément cela qui m'a poussé vers lui. Car je n'étais pas en danger cette fois-ci. Et maintenant, que l'aube d'une nouvelle vie arrive, ce couple ne fonctionne plus.
Je suis un homme et je me ne suis pas senti aimé enfant, et je m'acharne à construire des relations impossibles pour me prouver que c'est bien moi qui ne suis pas digne et que mes parents avaient bien raison. Parce qu'il est infiniment douloureux de m'apercevoir que c'est juste eux qui ont merdé. Alors plutôt que d'accepter cela, préférer les échecs amoureux pour endosser la faute.
Je suis une femme. J'en ai pris plein la gueule, enfant. Depuis, je me méfie des autres, je les soupçonne toujours du pire. Je ne fais pas confiance. Je prétends que oui. Et je m'arrange pour trouver de bons clients pour ma théorie. De bons clients qui me prouveront à quel point je suis dans le vrai. Sans voir que c'est moi le dénominateur commun. Que c'est moi qui les choisis pour remplir leur fonction : renforcer ma défiance car je la connais bien celle-là. Et que la confiance est un territoire inconnu.
Je suis un homme. Et je suis passé de femme en femme. Elles m'ont toute quitté. Toutes abandonnés. Comme ma mère quand elle est partie. Je ne pleure jamais. Jamais sur mon sort de petit garçon. Jamais sur mon sort d'homme. Ma mère est morte, brisée par sa folie. Et je fais comme si c'était digéré. Alors que c'est cela qui m'a dirigé.
Je suis une femme. Et ma mère vient de m'annoncer des choses terribles alors que je m'apprête à devenir mère. Parce que je ne serai plus la fille de, mais la mère de. Et que ma génitrice ne le supporte pas. Pour me maintenir la tête sous l'eau du déséquilibre. Et moi de dire que ce n'est pas si grave.
Je suis un homme. Je m'effondre sous les reproches de mon amoureuse, jalouse, car j'ai eu le malheur de plaire. Je suis envahi par le doute, je me soupçonne. Je suis un allumeur, c'est moi qui provoque cela. Et je regarde mon amie me répéter que ce n'est pas de ma faute. Ce n'était pas ma faute si mon grand-père m'a abusé sexuellement. Non. Ce n'était pas ma faute. Ce n'était pas ma faute !
Je suis une femme. Et je m'enferme dans mes principes rigides comme un garde-folie. J'exécute les mêmes figures rigoristes que mes parents. Les mêmes à qui je mentais, plus jeune, parce qu'il m'empêchait de respirer, de vivre. Et je deviens plus dure qu'eux.
Plus je vieillis, plus je sais que nous sommes tous au bord de la folie. Une folie cadrée, enfermée dans un joli appartement, un mariage, des enfants, des amis, des prétextes, et des théories agencées.
J'éprouve tous les sentiments communs à mes semblables. Les humains. Mais je ne perds jamais de vue, que je suis prisonnière de schémas inconscients. Que l'amour, la colère, le désespoir, l'allégresse ne sont que des leurres. Que je n'en finis pas de régler mes comptes avec une névrose familiale qui est devenue personnelle. Que j'ai faite mienne. Différente. Et pourtant.
J'essaye toujours d'aller au-delà. De voir plus loin. De proposer une autre lecture des événements. Ce n'est pas pour autant que ma névrose disparaît. Elle est un moteur autant qu'un handicap. C'est juste que je tente de l'apprivoiser, de la décortiquer, de la démonter.
Alors, je fais comme tout le monde. Je vis, je ris, j'ai mal, je me soigne, on me soigne, je vais bien, je vais mal. Je prends des coups, par hasard ou provoqués. La plupart du temps, je suis dans la mêlée de nos aliénations. Je me fais marcher dessus, sur mes sentiments, mes espoirs, et mes rêves sans que, probablement, je ne sois tout à fait innocente. Je laisse faire ou je combats. Je ressemble parfois au monstre de mon déséquilibre. Je cours après le sens de ma vie. Je sers de cible à ceux qui courent après le leur. Je me casse la gueule, je me relève. Mais, parfois, je m'élève tout simplement et je vois tout cela de haut.
Aujourd'hui, je plane au-dessus de la folie des hommes.
Des rencontres, des humains, des névroses. Évidemment...
09:49 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : névrose familiale, névrose, folie, inconscient, aliénation
02.06.2009
Des rencontres et des humains Ep 27
Des rencontres, des humains et parfois les bijoux qui vont avec.
La fameuse gourmette d'enfant. Et une montre en or que je n'ai jamais eue. Nos grands parents souhaitaient que nous ayons toutes, les quatre petites filles, une montre en or. Les mêmes. Une très jolie, fine, légère montre en or. J'étais plus jeune d'une dizaine d'années. Mes grands parents sont morts avant d'avoir pu me l'offrir. Après le décès de Jeanne, ma grand-mère, la montre qui m'était destinée avait disparu. Volée officiellement par mon oncle. Il n'avait eu qu'une fille et estimait que par « égalité », ma montre lui revenait.
Mon malentendu avec les bijoux commence là. Ils m'ont toujours échappé.
Je ne me suis jamais fait percer les oreilles, et j'ai parcouru l'adolescence sans eux. Aucun penchant.
À la mort de Maman, ma sœur aînée fut évidemment digne, grande, et généreuse. Elle batailla sec avec mon autre sœur, remporta largement la mise. À propos des vêtements de Maman, nous avons atteint des sommets. J'avais 16 ans. 90% des fringues n'étaient pas pour moi. La seule chose que je souhaitais, un blouson, me fut refusée. Mon père n'a rien dit. Mon autre sœur, non plus. Elle prit les bijoux. Les sacs. Les frusques. Papa, sans rien dire, sauva le sac Vuitton de ma mère. Et une fois que ma sœur aînée fut repartie, avec ses valises bien pleines, enfin repue, me donna le sac et me fit une surprise. L'alliance et la bague de fiançailles de Maman. Pendant des années, je n'ai porté que ça.
Ma première grande histoire d'amour. Alex. Un bracelet énorme en métal, fabriqué au marché hippy de Formentera. Et l'année d'après, mes premières vacances en amoureux. Formentera again. Un autre bracelet, cette fois-ci en argent. Magnifique. Lourd. Large. Trop grand pour mon poignet. Je l'adorais et je ne m'en suis pas séparée pendant des années.
Mon ex-mari. Un déluge. Mon alliance. Deux autres bagues. Des pierres au cou. Certaines achetées, d'autres tombées du camion. Du tape à l'œil. Rien qui ne me ressemble. Ha si. Un bracelet fin en or avec des perles. Discret. Fin. Tout ce que j'aime. Et toujours les bijoux de maman. J'avais les mains ornées. Les mains liées ?
Je suis partie, j'ai tout laissé. Formentera fut oublié dans une boîte que mon ex-mari s'empressa de jeter à la poubelle.
Puis vint le temps du clash. Une réunion de famille. Le lendemain, je cherchais partout mes bijoux. Mes bagues. Disparues. Envolées. Mon père au téléphone m'a expliqué qu'il avait tout pris. Tout enlevé. Les restes de Maman et de mon ex-mari.Il ne savait pas trop pourquoi il avait fait ça. Il ne pouvait me fournir d'explications rationnelles. Il pouvait juste me dire que ça faisait trop longtemps que je trimballais ces anneaux, et que ça me porte malheur, quelque part il en était certain. Je me suis inclinée. Bizarrement soulagée. Je charriais le destin de Maman depuis trop longtemps. En plus de traîner celui de mon ex-mari.
Plus aucun bijoux de valeur. Plus de souvenir. Plus rien. Ma réconciliation avec Dieu, m'amena à porter pendant longtemps les « colliers brésiliens », faits d'une simple corde et de deux icônes religieuses. Une sur la poitrine, l'autre se balançant dans le dos, protégeant les deux côtés de ma personne. D'ailleurs, je m'aperçois en écrivant que cela me manque et que je vais aller m'en racheter un.
Il y a eu cette bague en toc. Volumineuse. Un faux-semblant joliment fait. Elle donna lieu à une scène lunaire. Invitée à rejoindre des amies dans un bar, je fis la connaissance de leurs potes, venus des pays de l'est. Je ne sais trop pourquoi je précise, mais cela doit être culturel chez eux ! Des Russes, je crois. L'un d'eux commença à me draguer vaguement. Au cours de notre conversation hachée, anglais oblige, il se pencha vers cette bague. Il l'examina et déclara : « Si un homme t'a offert cette bague qui coûte très cher, c'est que tu dois super bien baiser ! ». J'en suis restée abasourdie pendant des jours !
Certains donnent une valeur monstrueuse aux bijoux. Beaucoup trop importante. Ils y mettent des sentiments, des cordes et des prisons. Leur valeur est proportionnelle à ce qui pend à leurs bras, leurs cous, leurs oreilles. Comme des poids. Moi, ça m'embarrasse, me contraint, me retient.
Aujourd'hui, il ne reste qu'un colifichet offert par Sabine que je ne quitte plus depuis trois ans maintenant. Une petite chose toute simple faite d'un cordon et d'un sigle japonais. « Amour ». C'est tout. Sabine change le cordon régulièrement, je ne m'en occupe pas. Je ne le sens même pas, il m'accompagne partout où je vais sans même que je ne m'en rende compte.
Il y a toujours mes bagues qui m'attendent dans un tiroir chez mon père. Je ne me décide pas à les faire fondre pour recréer autre chose. Je ne suis pas sure que cela réussira à dissoudre le karma qui les accompagne. Et je ne peux que constater que depuis que je ne les porte plus, ma vie a commencé à se construire. À me ressembler. Bijoux, avez-vous une âme ?
J'ai quelques envies, pourtant. Une montre. Une montre d'homme en argent, imposante et lourde. Beaucoup trop cher pour moi ! Une chaîne de ventre, que mon amoureux n'arrive pas à trouver, et ce n'est pas faute d'essayer. Mais nos exigences sont compliquées ! Il faudrait que je me fasse percer les oreilles pour, enfin, avoir les grosses créoles dont je rêve. Que de l'argent. Je n'aime que l'argent. L'or me semble déplacé sur moi.
Les bijoux & moi, oui, c'est un malentendu sans fin. Ils m'échappent, je les esquive. Comme s'ils me plombaient, m'attachaient et que je leur résistais.
Je suis une femme sans bijoux. Aucune rencontre, aucun humain ne se matérialise en pierres, chaînes ou fermoirs.Quand les vêtements tombent, il ne reste que moi, de « l'amour » & quelques gouttes de Shalimar. Quoique... J'ai deux autres joyaux. Je considère mes tatouages comme tels. Ils ont une histoire, et ils me parent d'une certaine façon. Un sur l'omoplate pour mes amis. Un signe tribal bleu. Un autre sur mon ventre, pour mes enfants. Des caractères japonais en bleu aussi. Il m'en manque un troisième que je vais faire d'ici peu. En bas du dos. Une symbolique que lui seul connaît...
Mais de bijoux à proprement parler, point. De toute manière, si on y regarde de près, tous ces ornements ne servent pas à grand-chose sauf à flatter nos égos. Et nous aurons beau nous travestir d'or, d'argent ou de diamants, au final, c'est la chair et le sang qui l'emporte. Mais, je crois aussi que des bijoux portés longtemps prennent un peu de l'âme des humains qui les ont portés. C'est mon côté superstitieux.
C'est peut-être pour cela que je les envoie valser...
07:33 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bijoux, valeur, symboles, tatouages, âme
24.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 26
Il est des relations vénéneuses. Tellement vénéneuses que pour les appréhender, l'utilisation du « je » est impérative pour plonger dans l'enfer. Cela ne signifie pas qu'il s'agit de moi, automatiquement. Peut-être quelqu'un que je connais. Je me suis saisi de son histoire. Juste peut-être...
Il est des relations vénéneuses. Terriblement toxiques. La prochaine fois que je la verrai, quelqu'un sera mort. Elle. Mon père. Ou moi. Nous nous retrouverons devant un cercueil et nous nous regarderons sans haine. Car le rejet que nous éprouvons l'une vis-à-vis de l'autre va au-delà de la haine. Il n'y a pas de mots. Ça n'existe pas car c'est ce n'est pas humain.
Elle, ma sœur. Encore utiliser le possessif à son sujet, me dégoûte car c'est supposer qu'elle fait encore partie de mon monde. Qu'elle m' « appartienne ». Elle, la sœur...
Je pourrais parler de l'avant et de tout ce qu'elle a pu commettre comme petits crimes contre l'humanité. Je pourrais dire qu'elle a usé ma mère jusqu'à la corde, qu'elle a instrumentalisé mon père et qu'elle est allé jusqu'à imaginer des choses horribles, sans fondements. Je pourrais dire qu'elle a partiellement perturbé mon autre sœur dans ses rapports aux autres. Je pourrais raconter que, responsable de moi quand j'avais 18 ans, sous prétexte que je lui avais abîmé une chemise, elle m'a affamé, car l'argent qui me revenait mensuellement, elle l'a gardé. C'est mon mec qui m'a nourri. Je pourrais conter aussi, qu'elle m'appelait à 7h du matin pour que j'aille lui faire ses courses parce que je le lui devais, genre d'esclavage. Conter que je me suis fâchée avec elle pendant dix années tant elle m'avait traumatisé. Pour mieux replonger après. Je pourrais en raconter et en raconter mais je vais me contenter d'écrire la fin.
Quand vous la rencontrez, elle est absolument charmante. Belle femme. Elle a toujours été belle, toujours la plus belle, a joué sa partition là-dessus, mais l'âge venant, forcément, c'est devenu plus compliqué. Mais quand vous la rencontrez, le charme agit.
Elle m'a aidé, c'est vrai. C'est son système relationnel. Elle vous aide pour mettre la main sur vous et mieux vous détruire, une fois qu'elle a maîtrisé vos faiblesses. Imparable. Je dis encore à mon fils qu'elle l'a aimé, qu'elle s'est bien occupée de lui car c'est la vérité. Je reconnais qu'elle m'a accueillie, les enfants et moi. Oui, c'est vrai. C'est tout. Car quand, j'ai appris récemment par ma fille, qu'elle l'enfermait à clé dans sa chambre, chose que je ne savais pas vraiment, du moins pas à ce point-là, j'ai eu envie de la tuer. Oui, c'est vrai. Elle a enfermé ma gamine de 4 ans dans sa chambre dès qu'elle rentrait de l'école. Ma fille n'a jamais compris pourquoi car elle était gentille. Elle, l'autre, gardait mon fils auprès d'elle, évidemment, c'était un bébé, il ne disait rien. Par contre, ma fille, elle, pouvait la contester et il n'y a pas de place pour la contestation avec elle.
Nous emménageons dans un appartement à Rueil-Malmaison. Je ne suis pas fan de la banlieue mais je ne suis pas encore capable de me prendre en charge totalement. Donc, je laisse faire. Nous nous installons, la vie prend forme et les premiers signaux d'alerte arrivent. Une engueulade au téléphone où elle me rabroue. Le travail de sape commence. Je reviens du travail, elle m'explique qu'elle a acheté des vêtements pour les enfants, je lui propose de la rembourser, pas de souci, oui, bien sûr, tu me dois 250 euros. J'en gagne 1500. Avec un loyer de 1000. "C'est pas grave, t'as qu'à demander une avance". Je commence à être très sérieusement dans la merde financièrement. Je suis nulle, je fais tout mal, je ne comprends rien. Elle me regarde souvent, avec son petit sourire méprisant, me faisant sentir à quel point je suis merdique.
« Dorénavant, je n'irais plus chercher ta fille à l'école, ça me saoûle ». Ok. Je cours. Je travaille sur Paris, je fonce chercher ma gamine, qui à 7 h du soir quasiment m'attend sagement à l'école. Alors que son frère est tranquille à la maison et que sa tante aurait pu aller la chercher à 16h30. Ma fille a beaucoup souffert à cette période, je le sais. Je me bouffe avec régulièrement. Mais c'est trop tard, c'est fait.
Ce fameux dimanche, ça faisait des mois qu'elle me détruisait à petit feu. Déjà abîmée et pas réparée par mon ex-mari, elle va m'achever. Juste avant, elle a fait quelque chose, je ne sais plus. Nous sommes tous les quatre dans le salon, elle, mes enfants et moi. C'est too much, je la menace d'appeler notre père, pour lui dire ce qu'elle a fait. Elle devient folle. Elle me tape dessus devant les enfants. Je suis dans un état tel que je me mets à rire. Elle me tape dessus, je me défends certes, mais je ris hystériquement. Je suis en train de débloquer. J'aurais dû me barrer à ce moment-là.
« She makes me wanna die »
Ce fameux dimanche, je crois que je suis sorti la veille. Je crois que je suis très fatiguée. La semaine précédente, la directrice des ressources humaines a remarqué les traces dans mon cou. Les traces de strangulation et je lui ai dit que c'était elle, l'autre qui avait fait ça. Parce que je sais, pertinemment, que si on n'avoue pas ce genre de crime, c'est comme s'il n'existait pas, j'ai l'habitude... Alors, ce fameux dimanche, je suis à bout. À bout de tout. Elle m'en fout plein la gueule. Je ne sais plus pourquoi. J'attrape la boîte de médocs, je la regarde, et tout en regardant par la fenêtre, la solution s'impose calmement. Il faut savoir que la minute où vous décidez d'en finir, c'est une minute claire. Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas un moment sombre. Je regarde le ciel par la fenêtre, il fait beau ce jour-là. Un moment clair où l'évidence s'impose. C'est mieux. J'entends de loin mes enfants qui jouent. Elle qui s'agite. C'est mieux. Le monde se portera mieux sans moi et je me porterais mieux sans lui. Ce n'est ni une décision égoïste, ni une décision généreuse. C'est la solution, la seule, la plus efficace, la plus rationnelle, la plus irrationnelle et j'avale tout.
Je me réveille dans une unité psychiatrique. Je ne me souviens pas du nom de l'hôpital à ce jour. Audrey vient me voir. Un pote aussi à qui j'ai parlé, parlé, parlé. Je ne sais toujours pas ce que j'ai pu raconter et je ne veux pas savoir. Le psychiatre veut m'interner pendant 15 jours. Il me trouve trop épuisée. Je sors quand même. Je rentre toute seule, je crois. Non, c'est faux, il y a mon neveu avec moi et puis Yvan. Mais elle n'est pas là. Je rentre, j'ai droit à un répit de 24h. Elle est gentille pendant 24 heures...
Et l'enfer recommence.
Elle recommence. Et nous basculons dans la folie furieuse, les enfants au milieu. Elle tente de me faire interner. Elle appelle les flics et leur explique que je suis dangereuse, que j'ai tenté de me suicider. Ils sont perplexes. Ils s'en vont. Un autre jour, elle me dit que je suis folle de jalousie envers elle. C'est tellement aberrant que je réalise que c'est elle qui est jalouse comme une teigne. Je n'ai toujours pas compris pourquoi. Elle me pique mon téléphone portable et l'enferme dans sa chambre. Elle m'isole et me traite comme une merde. J'essaye d'ouvrir la porte de sa chambre après lui avoir demandé 4 fois de me rendre mes affaires. Peine perdue. Elle finit par ouvrir la porte et me regarde en souriant. J'assiste à l'inimaginable. Elle saisit la poignée de la porte et commence à frapper avec. Pas moi. Elle...
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Quatre fois.
Cinq fois.
Elle se défonce la tête elle-même avec une porte.
Je suis hébétée. Car pendant ce temps-là, elle crie au secours. Pour faire croire que c'est moi qui la frappe. Je suis en peignoir, je me rue vers la porte d'entrée, je fuis. J'arrête de courir, arrivée dans la rue. Je ne trouve même pas de mots pour décrire dans l'état dans lequel je suis. J'ai peur. Je suis terrorisée. Je n'ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Les flics ont débarqué évidemment. Je suis dans un mauvais film. Je n'ai rien fait. Elle se tient la tête, le front blessé par la porte. La réalité dépasse la fiction. Les policiers ont des doutes et repartent assez choqués, les deux sœurs qui se foutent sur la gueule, deux mômes au milieu. Ils ne croient personne, y compris moi, qui suis pourtant, je le jure encore, innocente.
Parfois, je me réveille encore, la nuit, paniquée. La peur vissée au ventre. Et l'éternelle question : « Pourquoi ? » et « Qui va croire un truc pareil » ?!
Les flics sont partis. Nous sommes toutes les deux dans le couloir.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« Je te pousse à bout pour voir jusqu'où t'es capable d'aller »
A cette minute-là, j'ai compris. Une minute claire. J'ai compris qu'elle voulait que je crève. J'ai compris qu'elle voulait m'anéantir. Qu'en moi, s'était résumée la haine profonde et viscérale qu'elle éprouvait pour sa famille. Sincèrement, personne ne peut imaginer ce que c'est d'être haï à ce point-là tant qu'on ne l'a pas vécu. Ce n'est pas moi qui suis visée en tant qu'être humain, je suis la névrose familiale, je suis ce qui l'empêche de vivre, il faut que je disparaisse. Je suis l'obstacle, l'ennemi à abattre, puisqu'elle n'a pas réussi à détruire mon père, et que ma mère s'est rendue malade, et en est morte. Elle veut ma mort.
« She makes me wanna die »
Je pourrais en conter plein d'autres. Mais quand elle m'a dit cette petite phrase, elle a commis une erreur. Elle ne l'aurait pas dit, je pense que j'y aurais laissé la peau parce que plus en état de me défendre, voire de me battre. Les flics débarquaient à la maison pour un oui ou un non. Ma fille a cru longtemps que quand ça sonnait à la porte, c'était les policiers qui venaient chercher sa mère. L'atmosphère était irrespirable, vénéneuse, toxique.
Mon instinct d'autoconservation s'est réveillé, surgi de nulle part, du plus profond de mon être, là où il était caché depuis des mois.
J'ai appelé mon père. Et mon autre sœur. Et la scène finale a commencé.
Ma sœur Elena est assise sur un fauteuil, prudemment à distance. Mon père, Salvator, installé dans le canapé et l'autre, à côté de lui. Et moi dans un autre fauteuil. Elle est maquillée, pomponnée, c'est la prestation de l'année. Mon père me regarde et peine à me reconnaître. Je ne suis que l'ombre de ce que j'ai pu être. Sans exagérer. Je dois peser 48kg, je ne dors plus depuis des jours, je ne me soigne plus. Je suis en train de mourir.
« She makes me wanna die »
Elle explique. Elle explique ses exigences délirantes. Des heures. Ça dure des heures. Tout y passe. Il est 23 heures, ça fait quatre, cinq heures que cela dure. Nous sommes à présent tous autour de la salle à manger. Nous sommes tous épuisés, sauf elle. Plus le temps passe, plus elle s'épanouit, car elle se repaît de notre énergie. C'est un vampire. Elle nous pousse dans l'univers qu'elle connaît le mieux : la folie.
Mon père est croyant, fervent catholique. Nous en sommes à un point que je ne saurais décrire.
« Mais tu es le diable ? »
Elle éclate d'un rire mauvais.
« Dis- moi ton prénom ! »
Silence.
« Dis- moi ton prénom ! Comment tu t'appelles ? ! Réponds ! »
Elle ne répond pas. Elle ne répondra jamais à cette question car elle sait très bien ce que cela signifie dans la religion catholique. On dit que quand le diable s'empare d'un être humain, si tu lui demandes son prénom, il ne peut pas te le dire. Car il est le diable.
J'observe la scène. L'atmosphère est oppressante. Je respire mal. Je sais que personne n'oubliera jamais ce moment. Nous sommes dans le folklore et l'horreur. Je me réveille. Ils sont en train de se battre pour trouver une solution à cette situation impossible. Une minute claire, enfin. Je sais. Je me lève, je vais dans la chambre et j'appelle mon ex-mari. Le coup de téléphone a duré à peine 5mn. Je reviens. Je regarde tout le monde. Il n'y a que moi qui peux faire cesser le massacre. Ça va me coûter cher, mais là tout le monde est en train de payer, et c'est devenu exorbitant.
« Ça suffit ! Le père des enfants vient les chercher demain. Ils partent avec lui. Je me barre aussi. Je laisse l'appartement. Voilà. La situation est réglée »
J'ai eu droit à des « T'es sûre ? » pas très convaincus. J'ai surtout perçu le sentiment de soulagement de mon père et de ma sœur. Soulagés que cela cesse et que j'ai, moi, pris la décision qu'ils attendaient peut-être. Et quant à l'autre, j'ai eu l'immense satisfaction de lui avoir coupé l'herbe sous le pied. Elle n'a plus le contrôle, elle n'est plus maîtresse de la situation. Elle est déstabilisée. Elle est battue. Elle a le sourire forcé de ceux qui réalisent qu'ils sont vaincus.
Le lendemain, j'ai mis mon père dans sa voiture, il est rentré chez lui. Je crois que nous avons fêté son anniversaire auparavant. Je ne sais plus. Je sais que le 9 octobre 2004, j'ai mis mes enfants dans une autre voiture en ne sachant pas quand j'allais les revoir. La séparation durera trois mois. Je sais que le 9 octobre, j'ai fait ma valise et je suis partie. Elle a tenté de faire des siennes. Elle a appelé mon patron pour lui expliquer que j'étais dangereuse pour la société et qu'il fallait qu'il me licencie immédiatement. Elle nous a dénoncé à la DDASS en signalant que mes enfants étaient en danger, déclenchant une enquête sociale qui, évidemment, n'a rien donné. Elle m'a piqué quasiment toutes mes affaires. Elle a voulu m'anéantir encore plus car je lui avais échappé et que sa tentative de destruction avait échoué. Elle a même contacté mon psychiatre qui, au vu de leur conversation, m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. Qu'elle était probablement paranoïaque, je veux dire, un diagnostic psychiatrique et que c'était des gens très difficiles à soigner. Voire impossibles à soigner.
J'ai tout perdu. Tout. Mes enfants, leurs jouets, des objets, mon fric, mon appartement. Je n'ai plus rien. Je possède mon âme et ma valise. C'est tout. Mais je suis vivante.
« She makes me wanna die »
Elle m'a donné envie de mourir. Elle. Ma propre soeur. La sœur. Je ne l'appelle pas par son prénom, car, oui, finalement, elle est le diable dans ma famille. Ce n'est pas un être humain. C'est un serpent venimeux. Je ne veux pas qu'elle s'approche de mes enfants, ou de moi. Elle est la mort. La prochaine fois que nous nous verrons, il y aura un mort.
Je ne lui pardonnerai jamais. Elle m'a donné envie de mourir, elle, de mon propre sang. Elle qui me berçait quand j'étais bébé. Elle, que j'allais consoler quand elle pleurait dans sa chambre, à 18 ans, et moi 5. Elle, qui m'adorait quand j'étais enfant. Elle, qui m'a choyé, câliné. Je suis tombée un jour d'un lit superposé à l'âge d'un an, je crois. C'est elle qui m'avait installé là-haut. Je me demande parfois, si elle ne m'a pas poussée. Je l'avoue, c'est la seule personne au monde qui me terrifie. Dont j'ai réellement peur car je sais qu'elle n'a aucune limite. Je sais ce dont elle est capable et je ne la sous-estime jamais. Elle est la part du diable dans ma vie quand mes enfants sont l'oeuvre de Dieu.
Elle m'a donné envie de mourir et je sais que ça peut recommencer demain. Je reste donc prudemment à l'abri. Je ne serais tranquille que quand elle aura rejoint son propre enfer. Sans que j'en fasse partie...
13:18 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : soeur, famille, serpent, diable, toxique, vénéneux, névrose familiale
17.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 25
-"Tu peux pas entendre les pigeons parler, c'est impossible ! T'es pas sous acide ! Je suis défoncé mais ça va, je sais ce que je dis, chuis pas débile !»
-« Ben si, je viens de les voir tournoyer, et te murmurer à l'oreille, qu'ils te comprennent »
-«C'est dingue ! tu les entends vraiment ? T'es perché sans acide ?! Délire ! »
-« Chais pas, mais là , il a une super conversation de fond avec un lézard, je vais le rejoindre. »
-« Bordel ! J'en ai rencontré des malades, mais alors toi, Nils, t'es complètement zinzin... »
Extrait d'une conversation entre Nils et une autre personne.
J'ai rencontré un jour en 1992, je crois, la seule personne au monde à pouvoir suivre un trip sous acide sans en prendre. Du jamais vu. En plus, phénomène rare, j'étais en couple avec Alex, et le coup de foudre fut en couple. C'est-à-dire qu' Alex et moi, nous avons complètement craqué pour Nils ensemble. Et c'est devenu notre super pote. Comment, où, aucune idée. Mais la première fois où je suis allée chez lui, ça oui, je m'en rappelle !
Alex & moi, même si notre couple du point de vue intimité, c'était pas vraiment ça, il y a quelque chose que nous avons toujours partagé : une vraie complicité sociale. C'est pour ça que quand je l'ai quitté, tout le monde a été triste. Parce que c'est vrai, nous étions super drôles ensemble, nous avions tous les deux les mêmes remarques assassines, nous étions un tandem « incontournable » des fêtes. Je crois que nous étions un couple charismatique. Et ça faisait chier tout le monde de ne plus assister « au spectacle ». Pour peu qu'Abigael soit dans les parages, ça se terminait invariablement dans un coin, ou dans une cuisine, et ça fusait dans tous les sens. Un ping-pong social du tonnerre. Vous vouliez vous marrer ? Vous n'aviez qu'à vous installer dans un coin et attendre que l'un d'entre nous balance une connerie et c'était parti ! Qu'est ce que j'ai ri ! Je crois que je n'ai jamais autant ri de toute ma vie. Ava était par là aussi. Inès de temps en temps. Une sacrée bande. Et Nils débarqua.
La première fois que je vais chez lui, je traverse la cour pavée, je file tout droit avec Alex et je frappe à la porte d'un atelier. Vous savez les ateliers que l'on trouve à Paris, les fameux lofts dans les cours intérieures, si recherchés. Je rentre, c'est tout blanc. La cuisine sur le côté droit, ouverte, l'escalier en colimaçon qui monte vers la chambre. À gauche une porte, je crois. Et l'atelier à proprement parler. Je ne suis pas éblouie, tout le monde vit dans des lofts à l'époque, ou va vivre dans un loft. C'est the truc. Sauf que chez Nils, il n'y a aucune mise en scène. Chez les autres, c'était aménagé avec des vieux trucs de récup pour avoir l'air cool. Surtout avoir l'air cool et détaché des choses matérielles, tout en payant un loyer délirant...
Pas chez lui. Il n'était pas comme ça. Il n'était jamais en représentation, lui. Il était. Tout simplement.
Je rentre dans son atelier à proprement parler, je regarde autour de moi, les vélos dans un coin, des trucs dans tous les sens, le canapé agonisant, les toiles de peintures, la peinture partout, la musique à fond la caisse.
C'est quoi ce morceau ?!
Nils me tend la pochette, c'est Massive Attack « Blue lines ». Jamais entendu parler. Mais c'est génial ! Cet album reste, à mes yeux, l'un des plus grands albums du XXe siècle. Il reste associé ad vitam eternam à Nils.
« Unfinished sympathy » passe. Il y a la grande table sur laquelle il peint, sur laquelle il mange. À laquelle je m'installe. Il nous prépare des pâtes à l'ail, recette que j'utilise toujours. Une recette simple et savoureuse. Comme Nils. Et je regarde ses peintures. Je suis décontenancée. Des tout petits ronds. Beiges. Des tout petits tableaux. C'est tout.
« Et tu les vends ? »
« Oui, et bien, d'ailleurs »
Ça me laissera toujours perplexe. Je n'ai jamais rien compris à la peinture de Nils. Il le sait. Je crois même que je lui ai sorti « Je peux faire la même chose, faut pas déconner, c'est du foutage de gueule ! ».
Et pourtant, je le revois penché, méticuleux, maniaque, sur ses toiles, des heures à chercher le bon endroit, la bonne distance, la bonne configuration pour 6 ronds dans 10 cm de surface. Allez comprendre. Nils vit de sa peinture et aussi grâce à une rente que lui versent ses parents suédois. Car il est suédois. Il a quitté son pays, je ne sais quand. Il a de quoi payer son loyer et sa bouffe quoi qu'il arrive. Du coup Nils est vraiment libre, détaché des contingences matérielles mais en conséquence, je ne suis pas sure qu'il soit capable de construire quoi que ce soit.
Il est grand. Il est immense. C'est mon géant vert ! Il est blond, les yeux bleus et habillé d'une façon qui me fera toujours monter le sourire aux lèvres quand je le vois. Il est stylisé dans le très grand n'importe quoi. Parfois ses pantalons sont trop courts. Parfois ses pulls sont trop courts. Il a toujours un truc trop court comme s'il était toujours plus grand que la situation... Ça lui donne un côté gauche, un air d'enfant perdu au milieu des adultes. Quelque chose d'inadapté. Son regard intelligent, ses remarques, nos discussions. Loin d'avoir une vision courte des choses. Ça lui donne un côté impressionnant, un air de vieux sage perdu au milieu d'ignorants. Quelque chose d'inadapté...
Son rire. Inoubliable. Ses jolies mains toujours un peu couvertes de peinture. Nous l'adorons avec Alex. On l'entraîne partout avec nous. Et surtout, on l'embarque une année avec nous à Formentera car nous savons que c'est un endroit pour lui. Il craque évidemment pour cette île si particulière, encore préservée à cette époque. Camaroche. (Orthographe ?). La fameuse demeure de Formentera, ancienne maison de maître de l'île. La plus grande. Celle qui fut abandonnée et qui renaît sous les assauts d'une famille de baba cool. Je crois que c'est l'année où nous y sommes installés. Une maison d'artistes où Nils apposera sa marque, je crois. Mais tout a disparu.Les ballades en scooter. Je me demande même s'il n'a pas eu une mob au début, encore une fois, trop grand pour la situation... Et nous rions. Les déjeuners vers 16h dans les kioscos locaux et la digestion à coup de manzana. Nous terminons certains soir sur la plage, et je crois qu'un des plus grands fous rires de toute ma vie, c'est d'avoir assisté à la traversée de la plage par un Nils nu comme un vert, juste avec ses palmes, son masque et son tuba, qui s'était mis en tête d'aller pêcher à 5h du mat. Alex & moi, pliés de rire, pas dans un état très normal. Ce type de quasiment 2m à poil, avec juste ses accessoires relatant très sérieusement comment il allait s'y prendre pour nous ramener à manger. Je me marre rien qu'en l'écrivant. Il avait une telle conviction !
Pourtant, Nils reste toujours une énigme. Des choses que je n'ai pas comprises. Ce qu'il a au fond de son cœur, je ne le connais pas. Ava qui partage sa vie pendant un temps, restera toujours discrète. Je le soupçonne d'être à fleur de peau et de se planquer derrière une attitude flegmatique suédoise. Il est décalé, le sait, s'en sert. Ça lui pèse certainement. Parfois.
Au même titre qu'Alex & moi, nous formons un couple de légende dans notre toute petite sphère parisienne, Ava et Nils en feront tout autant. Ils sont beaux tous les deux, aussi barrés l'un que l'autre. Ils partagent plus d'une année. Quand on les voit arriver, c'est tellement conceptuel que la tendresse déborde de mon cœur. Avec leurs longues écharpes en laine de couleurs improbables, les bonnets toujours en laine, on dirait un peu des jumeaux. Ils se séparent. Je ne sais trop pourquoi car ils ressemblaient à une évidence. Mais ça ne marche pas. Si elle s'envole à Miami, Nils prend ses quartiers à New-York. Je ne suis pas sure qu'il ait encore abandonné la peinture à ce moment-là. Quand je m'installe dans la grosse pomme pour quelques mois, je le croise. Il s'est maqué avec une Japonaise assez sympa. Aussi petite qu'il est grand. Toujours plus grand que la situation. Nous nous verrons quelquefois. Ou alors, c'est quand je suis revenue voir Mark à l'automne 1994. Je ne sais plus. Nos échanges sont toujours aussi riches mais je le connais toujours aussi peu bizarrement.
Nous nous sommes perdus de vue à force. Il a abandonné la peinture. C'est un artiste viscéralement. La peinture est un univers étroit et il a besoin de s'exprimer. La dernière fois que j'ai eu de ses nouvelles, c'était lunaire, évidemment. Nils est un être lunaire. Aussi gracieux que gauche. Une espèce de clown triste. Un être humain inoubliable. Il s'est installé à Los Angeles. Il fait du cinéma. Il a les moyens, il a pu produire des films. Ses films. Les réaliser. Quand je pense à ses tableaux minimalistes, je n'ose imaginer ses réalisations. Jusque-là, tout va bien. Mais car il y a un mais, à ma connaissance (Mais je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis longtemps) personne n'a jamais vu ses films. Parce qu'il ne veut pas les montrer. C'est délirant, non ? À quoi bon mettre une énergie dingue dans un trip pareil si ce n'est pour le partager ? Et pourtant, quand vous connaissez Nils, cela ne vous étonne guère. Il était gai mais il y avait une ombre qui planait au-dessus de lui, je crois. Celle qui lui permettait de communiquer avec des gens sous acide et qui l'empêchait de vivre un peu.
Je me demande ce qu'il est devenu. Je l'ai cherché sur le net et sur facebook mais je crains que l'orthographe suédoise de son nom ne soit définitivement un obstacle. Il fait partie de ces gens qui passent dans votre vie, vous marquent à jamais et que vous ne connaissez pas du tout au final. Des êtres brillants, doués, que vous laissez en train de se saborder et dont vous espérez qu'ils s'en sont sortis. Qu'ils sont retombés sur terre. Car c'est trop compliqué de vivre en planant, surtout en vieillissant. À moins d'être reconnus et que cela ne devienne votre style de vie. Peu d'élus. Beaucoup à terre.
À chaque fois que j'écoute « Blue Lines » de Massive Attack, je pense à lui. C'est donc régulier. J'ai cru que nous étions amis mais je n'en suis plus si sûre au final. Je l'ai vu à poil mais en écrivant ce texte, je me rends compte qu'il reste un parfait inconnu. Un peu comme ces strip-teaseuses dont on voit tout et dont on ne sait rien. Et lui, si pudique de ses sentiments, de ses émotions, je lui accole le clip de « Be thankful ». D'abord parce que l'association m'a collé le fou rire de la semaine ce matin. C'est une sacrée bonne blague à lui faire. Je l'entends rire d'ici. Comme, lors de ce printemps 1992, quand nous étions dans son atelier, lui et Alex en train de discuter le bout de gras de tel ou tel artiste et moi dans un coin en train de rêvasser sur la musique, allongée sur son canapé agonisant. Pour lui dire merci pour les moments partagés.Parce que le clip de cette chanson, qui est une reprise, je le précise, est aussi conceptuel que Nils, aussi inoubliable que Nils.
Et parce qu'à la fin, on a peut-être tout vu.... mais on reste sur sa faim... parce qu'on a rien eu en fait ;)
16:43 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peintre, massive attack, blue lines, pote, inconnu
10.05.2009
Des rencontre et des humains Ep24
Et puis il y a des rencontres qui ne se font jamais. Qui étaient lovées dans votre ventre et que vous n'avez jamais rencontrées. Par choix. Ou par accident. Des rencontres parfois rêvées, souhaitées ou évitées soigneusement.
Nous, les femmes qui portons la vie en nous chaque jour, et qui décidons de lui donner une chance ou pas. Ou qui estimons que ce serait une malchance à offrir et renonçons. Ou qui subissons une perte. Nous, les femmes, qui possédons ce don du ciel dont les hommes sont à jamais privés naturellement. Et qui avons acquis le droit de vie ou de mort. Parce que c'est aussi une épée de Damoclès sur nos corps frêles et que ce cadeau peut aussi entraîner un supplément de vie ou de mort sur nous. Une immense responsabilité. Une vertigineuse responsabilité dont certaines usent avec inconscience.
J'aurais pu faire de belles rencontres. La première fois, j'avais 20 ans. Et je savais, je savais du fond de mon cœur, que j'avais d'autres êtres humains à croiser avant de partager ma vie avec celui-là. Ou celle-là...Il n'y a pas eu de place pour la discussion avec celui qui avait créé cette possibilité. Je ne suis même pas sure que le dialogue ait duré plus de cinq minutes. Il n'a pas bataillé. Ne s'est occupé de rien. Pourtant, je vivais avec. Il a été absent. Il est certain que j'ai eu une manière de présenter les choses, froide et rationnelle. Pas d'émotions. Un problème à régler, c'est tout. Aucuns états d'âme. Je peux être très efficace et impassible quand je le veux. Je ne garde aucun souvenir. Rien. Je me souviens juste que je rentrais de Martinique où j'avais passé un mois. Et qu'il fallait faire vite. Nous n'avons jamais discuté de ça après. Cet événement a rejoint les non dits, les absences de discussion de notre couple, nos rêves fantômes et nos promesses égarées. Moi, qui clamais du haut de mon cœur de mes vingt ans qu'il était l'homme de ma vie, cette rencontre avortée, m'a fait prendre conscience que je me leurrais complètement. Et que si je ne m'étais absolument pas posé la question de l'éventualité, il fallait que je cesse de rêver cette histoire et qu'elle n'avait aucun avenir. Puisque je venais de l'éliminer implacablement. Même si je suis restée trois années de plus avec lui, je savais qu'il était en sursis. Ça n'a plus jamais été pareil. Quand je l'ai quitté, il m'a regardé, bouleversé par le chagrin, et m'a dit que je n'avais pas le droit, que justement, il était prêt, il voulait que nous ayons des avenirs ensemble...Moi pas. Et je le savais depuis bien trop longtemps pour rester.
La seconde surgit au milieu de mes nuits alcoolisées et enivrantes. Une période où je me perdais chaque soir un peu plus. Un accident de protection. Le truc à la con. Où personne n'y est pour rien. Mon compagnon d'infortune a été d'une maladresse infinie. Et moi, infernale. Ce choc surgi de mon ventre m'a rappellé à l'ordre. Je me suis réveillée d'une longue période d'anéantissement. Il n'y a aucun choix : nous n'étions en mesure ni l'un ni l'autre d'assumer. De plus je n'étais pas dans un état de santé propice à ce genre d'épanouissement. Si je n'ai pas sauvé cette vie, il, elle a sauvé la mienne. C'est l'effet que cela me fait aujourd'hui. En attendant, je m'en voulais tellement de m'être détruite comme ça, que je passais ma colère sur l'autre. J'insultais, je criais, je hurlais. Il m'offrait de me soutenir, de m'accompagner, affection et aide. Je ne parlais que d'argent. De ce que cela allait me coûter. Je l'ai envoyé se faire foutre avec sa compassion pathétique. En fait, ce n'est pas lui que j'ai envoyé valser. C'était ma vie que je ne supportais plus. Alors je l'ai tué. Et je suis sortie de l'hôpital nettoyée. Pourtant, je me disais que ma vie aurait déjà dû changer deux fois. Que j'avais percuté la vie à deux reprises et que je ne devais plus tenter le diable ainsi. Que je pouvais y rester. Coincée. Deux rencontres avortées, c'était déjà une de trop. Ou deux. Mais nous avons tous nos manières de négocier avec l'existence et c'est ainsi, je l'ai fait. Alors, j'ai mis ça sur mon ardoise, et je me suis dit que je repasserai régler la note plus tard. Je n'avais que 24 ans.
La troisième rencontre, elle portera un prénom. C'est une des deux plus belles de toute ma vie. Le prénom de mon enfance et de celle qui peut sauver le monde. Elle fut, elle est, elle sera celle qui m'a construite, celle avec qui j'ai grandi.
Et puis la quatrième... Je suis mariée, déjà maman. Tout roule sur le papier. Mais non.Une collision à laquelle je ne m'attendais pas. Que je n'espérais pas. Surtout pas. Que je redoutais plus que tout. Non. Pas maintenant. Enfin... Non tout simplement. La vie est déjà dure, les questions infinies au sein de mon couple. Ce n'est pas une bonne idée du tout. Mariés à la mairie, je viens d'annuler le mariage à l'église. Il a fallu expliquer à mon entourage une aberration. Oui, je suis mariée, oui j'ai un enfant, mais non je ne maintiendrais pas une union devant Dieu car je vais forcément mentir et ça, c'est au-dessus de mes forces. Je mens déjà assez comme ça, non seulement aux autres mais aussi à moi-même. Cette union est un échec, je le sais. Alors, cette visite surprise au sein de mon propre corps, ce n'est pas le moment. Comme je ne suis pas encore complètement malhonnête, j'en parle à celui qui partage mes jours. Et lui annonce que, désolée, ce sera une rencontre avortée. Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais rien de toute manière. S'oppose. Vu notre situation, c'est pénible. Expliquer devant une pseudo psy, oui nous sommes mariés, oui nous avons déjà crée, mais non, la suite est impossible, c'est une horreur. D'autant plus que votre mari ne vous soutient absolument pas. Pourtant, il se comportait déjà comme un salopard. Pourquoi vouloir provoquer une destinée quand on trompe la femme que l'on aime soi-disant ? Que l'on rentre tard ? Qu'on ne s'occupe pas des vies dont on est déjà responsable ? Il voulait m'imposer une possession supplémentaire comme si je n'étais déjà pas pieds et mains liés. Ce sera ma première révolte. Je me revois encore, mon air buté, le refus de tout mon corps, de tout mon cœur, de toute ma tête. Non. L'insistance de la psy. Celle de mon mari. Et moi qui ne lâche rien. Les papiers seront signés. J'y vais. Je suis bien dans cette unité de mort. Parce que j'ai l'impression de crever à petit feu depuis quelque temps. J'en sors sereine. J'en sors victorieuse. Je défie mon mari avec mon corps et mes yeux. Je ne me prive pas de le signaler. Tu as beau avoir le reste, tu as beau presque avoir ma peau, ça tu ne l'auras pas. Et je me demande aujourd'hui si ce ne fut pas le début de ma résurrection...
Le début seulement, car ma résurrection porte un prénom, elle aussi. Ma cinquième rencontre qui se nomme à la fois comme un sacre et comme une bénédiction. Celui qui me donnera le courage de fuir. De partir et de reconstruire.
Et il y a la sixième rencontre. Celle que je ne situe pas dans le temps. Celle que j'ai souhaité et qui n'a pas voulu me rencontrer. Qui m'a quitté d'elle-même. La sixième rencontre. Celle, évidente que j'aurais dû faire avec l'homme que j'ai aimé, que j'aime, et que j'aimerais toujours. Celle, désirée par nous deux alors que c'est impossible. Le cours naturel des choses qui dévie loin de sa rivière. La sixième rencontre que je n'osais espérer parce que c'est mal, et qui s'est détournée de moi, un vendredi soir. Un chagrin que je souhaite raisonnable parce que je sais que ce n'est pas une bonne idée. Mais un chagrin quand même. La nature a choisi et j'ai foi en elle. La sixième rencontre, celle qui a le plus de sens au milieu de tous ces actes manqués. La seule qui a choisi de m'éviter. Et sur laquelle je n'ai eu aucune emprise. Et qui, de manière très pragmatique a bien eu raison de s'enfuir. Je la remercie d'ailleurs d'avoir su choisir à ma place. La sixième rencontre, celle de l'union et de l'éternité, et qui nous aurait tant ressemblé. Que j'aurais souhaité proche de lui, de ses yeux et de son sourire. Qu'il aurait souhaité à mon image. Tant d'amour qui aurait du naturellement s'incarner. Et qui a choisi de s'évaporer. Celle que j'ai peut-être rêvé. Imaginé. Et pourtant, je ne le crois pas. Elle m'a filé entre les mains. Je n'ai pas su la retenir. Ou je n'ai pas voulu la retenir. Car en ces circonstances, elle n'aurait pas pu s'épanouir sereinement. Et tous les deux, nous avons envie, si cela doit arriver de lui offrir les meilleures conditions possibles. Alors la sixième rencontre avortée d'elle-même, laisse un parfum de tristesse mêlée de soulagement.
J'y pense aujourd'hui plus que d'habitude. Je pense au destin évité. Détourné. Je pense à la chance que j'ai de pouvoir choisir. Et l'inconscience dont j'ai pu faire preuve parce qu'en filigrane, j'avais le choix. Je pense à la vie qui a pris le dessus sur la technique, sur l'assurance tout risque dont j'étais censée bénéficier. Et qui n'a pas fonctionné. Je pense à la symbolique que cela peut avoir dans mon existence. Je pense à la dernière particulièrement aujourd'hui, en souriant, mais avec quelques larmes tranquilles au coin de mes yeux.
Des rencontres englouties dans la mer des circonstances, que l'on a aperçu de loin. Celles qui ne sont pas arrivées jusqu'à la plage. Des rencontres bercées par le ressac, le va et vient de nos souvenirs, de ceux que l'on enterre et qui ressurgissent au détour du hasard. De ceux que l'on maintient en dépit de la douleur qu'ils engendrent. De ceux qui pincent le cœur, le bouleversent et dont on se dit qu'on aurait tant aimé...
Ces rencontres noyées dans nos ventres et qui surnagent au sein de nos âmes...
19:23 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfants, avortements, maternité, amour, choix, fatalité, femme, mère
03.05.2009
Des rencontre et des humains Ep 22
Hossegor. Été 95.
J'ai 24 ans, je suis gaie, je suis jolie, j'ai les cheveux longs, je suis presque blonde, je suis bronzée. Le monde est presque à moi.
Nous squattons pour la dernière année la maison familiale d'un pote qui sera vendue en septembre. Pour certains, c'est symbolique de la fin de l'adolescence. Voire de l'enfance, ils se sont rencontrés au club Mickey de la plage. Alors, il y a comme un désir de vivre un peu plus fort que d'habitude.
Tout le monde est là. Quasiment. Ça dort n'importe où, quelques matelas et tables de fortune. La baraque a été vidée de ses meubles. Dimitri, notre cher chieur de service s'est installé dans un placard avec un matelas. Nous nous foutons de sa gueule.
Le programme est invariablement le même. Nous nous levons péniblement, sauf les vrais surfeurs, qui se sont secoués aux aurores. J'enfile n'importe quoi, je ne me brosse pas les cheveux mais les dents tout de même. Direction le blue bar avec libération au passage. Et c'est parti pour une tournée interminable de café. Je retrouve forcément des gens que je connais. Je mange quand je peux. Je passe des heures sur la plage à ricaner avec les potes.
C'est l'été précédant la rentrée dans la vie active pour un grand nombre d'entre nous. Ça aussi, ça donne un goût particulier à ses vacances aussi. Le soir, c'est n'importe quoi. Alcool, boîtes, fêtes.
Et un soir, il est là. Je craque. Mais ça ne veut rien dire, à cette époque, je craque facilement, je suis un cœur d'artichaut, et l'herbe est toujours plus verte ailleurs. N'empêche, je craque. Deuxième soir. Il est là. Encore. Je crois que c'est lui qui m'a abordé. Je ne me souviens pas vraiment. Il me ramène chez lui. On s'envoie en l'air. C'est bien. Il a une ex à qui il pense encore. Ça me laisse froide. Je m'en fous complètement. Je devrais peut-être me sentir vexée, mais comme il est dans mes habitudes dans cette période-là, de ne surtout jamais revoir les types le lendemain, il peut bien m'expliquer pendant quelques minutes qu'il pense à elle, je ne fais que sourire gentiment.
Je lui demande de me ramener, le soleil se lève. Il me dépose au niveau de la rue piétonne qui conduit vers l'océan.
« On se revoit ? »
Je le regarde et j'en ai envie. C'est vraiment mon type de mec. Et il est gentil. Loin d'être con. Presque beau. Et je dis oui. Je m'enfuis encore pieds nus. À Hossegor, les chaussures, on les laisse dans le placard. Je rentre à la maison. Je me prends peut-être deux trois phrases par ceux et celles qui viennent de se lever ou pas encore couchés, on ne sait jamais vraiment. Et je vais me coucher.
Je l'ai vu plusieurs fois. Un matin, je me lève, la piscine est là, ses co-locataires aussi. Je lui pique un caleçon de bain. Il y a une copine à lui et un couple avec un gosse. Infernal le môme. Ingérable. Je ne dis rien. Je ne m'intéresse pas à eux. Il me rejoint. Il est doux. Et toujours gentil. C'est un surfeur. Presque un fantasme. Il est temps que je rentre. Ils vont tous me ramener. Lui conduit la bagnole, la mère est à l'avant, le père à côté de moi et de son fils à l'arrière. Le gamin est injouable en bagnole. Je n'ai quasiment pas décroché un mot depuis que je suis réveillée mais quelque chose me bouleverse chez cet enfant. Les vacances qu'il passe sont complètement inadaptées à son rythme. J'écoute mon instinct et je l'attrape et l'installe sur mes genoux. Je lui parle doucement. Il se calme. Enfin apaisé. Ils hallucinent tous. Surtout lui. Il me regarde à travers le rétro. Il est presque bouleversé. Le petit garçon et moi, nous nous sommes isolés du reste du monde. Je croise son regard. Il est intrigué. Je suis arrivée. J'abandonne le môme.
Nous allons nous voir plusieurs fois car nous nous plaisons ensemble. Bizarrement, ( mais ils avaient des raisons quand même sur lesquelles je ne m'étendrais pas car là n'est pas le sujet), mes potes prennent assez mal mes disparitions et mes allées et venues. La faute de Rodrigue. Probablement. Ou Gérald. Sûrement. Et puis aussi Yahel qui a toujours son mot à dire sur tout et essentiellement en mal à l'époque. Dimitri arquebouté sur ses principes. Bref, étonnamment, les mecs de la bande réagissent très mal. Pourtant, je n'ai jamais rien promis. La plupart étaient des ex, ou des sex friends. Aucune relation sérieuse. Et pourtant, apparemment si, vu leurs réactions, je dois rendre des comptes.
L'ambiance devient tendue. Je le vois encore avec beaucoup de plaisir... Et il me demande un jour de venir s'installer un jour chez lui. Je le regarde interloquée. C'est pour l'été, je le sais mais je suis déstabilisée. Je crois qu'on s'attache tous les deux. Qu'on ne se demande rien, et que c'est bien pour ça que ça marche. On est bien. Point.
Sauf que la pression monte dans ma maison. Et que j'y tiens à mes casse-couilles. Et que je me dis que ça fait un peu trop longtemps que je fais n'importe quoi. Que je connais pas ce type. J'ai très envie de laisser tout le monde tomber. J'ai 24 ans et c'est ma bande de potes. Que c'est plus important que tout, assez connement d'ailleurs.
Je ne lui donne pas de nouvelles, je crois. Rodrigue est revenu. Il est dans la maison. Rodrigue me pardonne tout comme si je demandais à être pardonnée. Mais je le connais lui. Je sais qu'il n'est pas faussement gentil. Il l'est vraiment et c'est ça dont j'ai besoin. Et puis, de toute manière, je suis trop fatiguée pour réfléchir.
Alors, je vais lui donner ma réponse. Presque. Nous sommes assis tous les deux sur la plage. Et je ne me souviens plus de ce que je lui ai dit. Je bredouille, j'en suis sure. Je sens que je fais une connerie, et ça aussi j'en suis sure. Mais je dis non. Il me regarde avec une vraie déception dans le regard. Presque peiné. Mais je me lève et je m'en vais.
Les deux fois où il va me recroiser, la première, je suis ivre morte et je fais n'importe quoi sous le regard indulgent de Rodrigue. La seconde, c'est après m'être fait jeter par mes potes, je suis assise à côté de celui qui me prend en charge et qui me ramènera quelques heures après à Bordeaux. Car j'ai décidé d'aller vivre à Bordeaux. Sur un coup de tête. Je vais quitter Paris, je confond géeographie et psychologie. Je sais juste que je suis dans un état d'épuisement nerveux effarant. Faut que je fasse quelque chose. Et comme d'habitude, je fous le feu à la baraque plutôt que juste changer les meubles de place.
Il me regarde, assise près de Rodrigue. Ce qu'il y a dans son regard, je ne sais le décrire. Presque amoureux. Ou presque indifférent. Presque blessé. Presque moqueur. Presque ému. Presque blasé.
Je suis partie. Je me suis entêtée sur mes projets bordelais... Et je ne l'ai jamais revu.
Ça fait 14 ans qu'il ne se passe pas un mois sans que je ne pense à lui. Et par ricochet à ce petit garçon. Je ne me souviens même pas de son prénom. Je sais pertinemment que j'ai loupé quelque chose. Je le sais au plus profond de mon cœur. A l'époque, je voulais juste m'amuser. C'était tout ce que j'avais en tête. Quitte à louper une belle rencontre.
On y était presque...
21:04 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : hossegor, surfeur, amourette, liberté, souvenir, coup de coeur
01.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 21
Il pleuvait ce jour-là. Une petite pluie fine, froide, continue. Du genre qui vous tape sur le système instantanément. C'était impec pour l'enterrement de Fredo. Sonny se demandait ce qu'il foutait là. Fredo était un sale con et seul un vieux relent de principe l'avait poussé à se pointer aux funérailles (Quoique, le terme semble inapproprié vu que cela se réduisait à peau de chagrin). Personne n'avait voulu sortir un rond pour cet enfoiré, il allait droit à la fosse commune sous les yeux quasi indifférents de Sonny & Michael.
« Tu peux me dire ce qu'on fout là, sérieux, Michael ? »
« Le plaisir de voir cette merde six pieds sous terre, voilà pourquoi on est là »
« Ou alors, c'est parce qu'il fut un temps où on était potes, non ? »
Michael ricana, le mec du cimetière se retourna et haussa les sourcils, choqué.
« Mon cul ! Je veux juste vérifier qu'il est mort et que je n'en entendrais plus jamais parler ».
Michael ne déconnait pas. Il alla jusqu'à mettre une bouffe à Fredo pour être sûr qu'il ne viendrait plus le faire chier. Soulagé, il sortit, et Sonny lui emboîta le pas.
« On va boire un coup ? »
« Ouais, on va fêter ça ! »
15 ans auparavant, c'était avec Fredo qu'ils se rendaient dans les bars. Le coup d'éclat qu'il avait fait à la réunion annuelle des dirigeants, avait enthousiasmé les deux comparses. Lors de la discussion qui s'ensuivit, il y avait bien eu quelque chose qui avait dérangé Sonny, mais Fredo, son appétit, son humour gras, sa bonhomie de gros lard souriant avait fini par avoir la peau de ses soupçons.
« Alors vous êtes d'accord ? On marche ensemble ? On monte notre business ? »
« Ouais ! Et on va faire les choses à notre manière ! »
Un pacte. Un pacte à trois. Et ils s'étaient promis que ce serait trois ou rien.
Leur petit business devint florissant. Ils s'éclataient. Il y avait régulièrement des embrouilles principalement liées à Fredo. Celui-ci pétait les plombs régulièrement et tabassait des « clients ». Sonny et Michael passaient derrière, nettoyaient, faisaient la morale à Fredo, qui ne manquait pas d'être désolé, bien sur mais qui recommençait aussi sec.
Un jour Michael chopa Sonny.
« Je commence en avoir plein le cul des conneries de Fredo. Je l'ai recommandé pour une petite affaire du côté de Lafayette Street, il a pas pu s'empêcher de la ramener, du coup j'ai des problèmes. Sérieux, Sonny, je me pose des questions. Je suis pas sûr de vouloir continuer. »
« Écoute, on a fait un pacte. J'te cache pas que Fredo, moi aussi, me tape sur les nerfs, mais bon. J'ai qu'une parole. Faut tenir bon. Ce business, on l'a créé tous les trois. Dans un an, on a dit qu'on s'attaquait à l'alcool. On n'a rien promis, du coup, si Fredo continue, on fera le plan sans lui. En attendant, fermons nos gueules et puis c'est tout ».
Et c'était dur. Pendant des soirées entières, il fallait supporter les délires égocentriques de Fredo, qui était au choix, ou le meilleur, ou avait les pires galères de tous, ou était le plus malheureux. Michael serrait les dents mais n'en pensait pas moins. Quant à Sonny, les soupçons qu'il avait eus de prime abord revenaient sans cesse. Il était quasi sûr que Fredo mentait et sur un paxon de choses. C'était une putain de gangrène. Il y pensait sans arrêt maintenant.
Jusqu'au jour où Fredo se pointa avec deux autres mecs. Michael et Sonny se regardèrent, surpris et méfiants. Les deux nouveaux venus formaient le couple le plus improbable qu'ils aient jamais vu. Tommy et Rabbo. Le premier était ridicule, excessivement moche, se donnant un style improbable avec ses chemises hawaïennes. Sa nervosité transpirait par tous ses gestes. Quant au second, il était grand, la cinquantaine, ringard comme si ça méritait un diplôme, se prétendait cultivé alors qu'il n'était que pédant. Raciste par-dessus le marché. Et l'autre con buvait ses paroles tandis que Rabbo aurait suivi Tommy au bout du monde. Ils auraient pu coucher ensemble ces deux-là tant leur complicité était présente mais là, la vision d'horreur qui s'imposait à Sonny et Michael stoppait net ce délire.
Sonny attrapa Fredo par le bras
« C'est quoi ces conneries ? »
« Hé ! Calme toi, mon frère ! Ils sont cools. J'aimerais bien qu'ils participent. »
« T'es pas bien ? Je ne les connais pas, je ne fais pas confiance comme ça »
« Même si c'est moi qui les recommande ? »
Silence. Sonny était emmerdé. Sur les faits, il n'avait rien à reprocher à Fredo. Juste qu'il avait foutu la merde plus d'une fois. Et ce Tommy semblait une bombe à retardement. Sonny n'était pas tranquille. Ça sentait pas bon cette histoire.
Quelques jours plus tard, et Sonny se maudissait de ne pas s'être écouté. Ça n'avait pas loupé. Fredo les avait lâchés en plein milieu d'un plan et s'était enfui, couvert par ses deux nouveaux potes qui avaient canardé Michael et Sonny. Ils se demandaient comment ils étaient encore vivants. Sonny était le plus amoché, il avait pris deux balles, rien de mortel, mais il lui avait fallu un certain temps avant de se remettre.
Michael ne décolérait pas.
« Putain ! Sonny, je te l'avais dit ! »
Sonny était fatigué. Les nouvelles étaient mauvaises. D'abord, leur ancien pote faisait courir des bruits sur eux, particulièrement sur lui, d'ailleurs. C'était la principale interrogation. Pourquoi cet acharnement sur lui ? La seule réponse qu'il arrivait à trouver c'était qu'il n'était rien. Alors que Michael, lui était influent. Fils de. Fredo n'avait pas intérêt à trop bouger de son côté car ça pouvait avoir des conséquences sur le business. Et Sonny l'avait compris. Seul le pognon comptait pour Fredo, peu importe d'où le fric tombait pourvu qu'il tombe. Tommy s'était révélé assez sadique. Il ne le lâchait pas. Et quand Sonny ne cherchait plus à savoir, il y avait toujours une bonne âme pour l'affranchir. Pourtant, celui-ci restait persuadé que tout cela allait trouver son point culminant. Car il croyait dur comme fer que tout se payait dans la vie. Il se doutait que Fredo avait baratiné ses deux nouveaux amis. C'était bien entendu lui, la victime. Mais ça ne tiendrait pas très longtemps ces conneries...
Ça dura quelques mois. Des échos revenaient régulièrement aux oreilles de Sonny et Michael. Des bagarres dans des bars.Les trois cherchaient la merde dès qu'ils pouvaient, et comme il n'y avait plus personne pour tempérer Fredo, il était de plus en plus con. Un des projets qui lui tenait le plus à cœur, tomba à l'eau. Sonny but du petit-lait ce jour-là. Mais ça ne suffisait pas. Il attendait le jour...
Ce fameux jour arriva. Apparemment, Tommy, Rabbo et Fredo s'étaient lancés dans un nouveau business. Et ce qui était prévisible arriva. Comment les deux premiers avaient pu être assez naïfs pour croire que ce que Fredo avait fait à Michael et Sonny, il ne leur ferait pas à eux ? Ça n'avait pas loupé. Le traître trahit à nouveau et cette fois ci ce fut le couple improbable qui mangea sa merde. Ils s'en tirèrent de justesse. Tommy boita tout le reste de sa vie. Rabbo passa quelques mois à l'hôpital. Ils cherchèrent à faire buter Fredo plus d'une fois mais celui-ci s'échappa à chaque fois. Ils se croisèrent une fois avec Sonny et Michael. Rabbo s'approcha de Michael pour lui parler mais le regard mauvais de celui-ci le dissuada d'aller plus loin.
Le temps passa. Chaque année ramenait son lot d'anecdotes à propos de leur ancien pote. De pire en pire. Il ne se lavait plus apparemment. Il était passé de bande en bande, arnaquant, mentant. Chassé à chaque fois. Enfin...On n'avait pas le temps de le flanquer à la porte, il s'était déjà enfui. On ne savait pas ce qui était le plus écoeurant chez lui. Son absence de principes ou sa lâcheté abyssale...Il était devenu énorme et avait du mal à se déplacer. Il se faisait tabasser régulièrement par des bandes de jeunes, nouveaux venus, sur le marché de la mafia des années 50. Il devait beaucoup d'argent. Trop d'argent. Et puis, la nouvelle tomba quelques années après. Fredo était mort assassiné.
La connerie de trop. Apparemment, il essayait de faire du business avec les chinois qui n'ont pas tout à fait les mêmes règles. Il est mort seul dans une ruelle sale de china town. Même pas dans son quartier. Pas très loin de Little Italy. Il avait pris trois balles dans le dos. Il avait vécu en lâche, il est mort sous les coups d'un lâche qui ne l'a pas regardé dans les yeux.
Sonny, en quittant le cimetière, passa la main sur son ventre, comme pour vérifier qu'elles étaient encore là. Les cicatrices, celles causées par Fredo et les balles de Tommy. Elles étaient devenus très précieuses pour lui. Il les aimait. Elles étaient devenus un important atout dans son jeu. Il lui était arrivé de quitter une table avant même la fin d'une conversation, laissant son interlocuteur désemparé. Michael lui courrait derrière.
« Tain ! Mais qu'est ce que tu fous, Sonny ? Pourquoi tu te barres ? Et bordel, c'est quoi ça ?! » disait-il en montrant du doigt la chemise blanche de Sonny qui se couvrait de sang.
« C'est rien, t'inquiètes » . Sonny tournait les talons, en souriant, en caressant sa chemise devenue rouge au niveau du ventre. « C'est rien, fais- moi confiance, on fait pas affaire avec ce type. C'est pas fiable, ce truc ! »
Et il ne s'était jamais trompé.Car depuis que Sonny avait pris ses deux balles trahi par son ami, il lui arrivait souvent un phénomène étrange. Dès que quelqu'un mentait à Sonny, ces cicatrices se remettaient à saigner. Automatiquement...
Ce fut la dernière fois que Sonny ne s'écouta pas quand il sentait que quelqu'un le prenait pour un con. Car non seulement il avait toujours sa petite voix intérieure qui l'avertissait mais aussi, il était bien obligé de changer de chemise à chaque fois. Et il devait ça à un mec qui avait retourné sa veste plus d'une fois.
Comme quoi...
09:45 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mafia, réglement de compte, trahison

