24.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 26
Il est des relations vénéneuses. Tellement vénéneuses que pour les appréhender, l'utilisation du « je » est impérative pour plonger dans l'enfer. Cela ne signifie pas qu'il s'agit de moi, automatiquement. Peut-être quelqu'un que je connais. Je me suis saisi de son histoire. Juste peut-être...
Il est des relations vénéneuses. Terriblement toxiques. La prochaine fois que je la verrai, quelqu'un sera mort. Elle. Mon père. Ou moi. Nous nous retrouverons devant un cercueil et nous nous regarderons sans haine. Car le rejet que nous éprouvons l'une vis-à-vis de l'autre va au-delà de la haine. Il n'y a pas de mots. Ça n'existe pas car c'est ce n'est pas humain.
Elle, ma sœur. Encore utiliser le possessif à son sujet, me dégoûte car c'est supposer qu'elle fait encore partie de mon monde. Qu'elle m' « appartienne ». Elle, la sœur...
Je pourrais parler de l'avant et de tout ce qu'elle a pu commettre comme petits crimes contre l'humanité. Je pourrais dire qu'elle a usé ma mère jusqu'à la corde, qu'elle a instrumentalisé mon père et qu'elle est allé jusqu'à imaginer des choses horribles, sans fondements. Je pourrais dire qu'elle a partiellement perturbé mon autre sœur dans ses rapports aux autres. Je pourrais raconter que, responsable de moi quand j'avais 18 ans, sous prétexte que je lui avais abîmé une chemise, elle m'a affamé, car l'argent qui me revenait mensuellement, elle l'a gardé. C'est mon mec qui m'a nourri. Je pourrais conter aussi, qu'elle m'appelait à 7h du matin pour que j'aille lui faire ses courses parce que je le lui devais, genre d'esclavage. Conter que je me suis fâchée avec elle pendant dix années tant elle m'avait traumatisé. Pour mieux replonger après. Je pourrais en raconter et en raconter mais je vais me contenter d'écrire la fin.
Quand vous la rencontrez, elle est absolument charmante. Belle femme. Elle a toujours été belle, toujours la plus belle, a joué sa partition là-dessus, mais l'âge venant, forcément, c'est devenu plus compliqué. Mais quand vous la rencontrez, le charme agit.
Elle m'a aidé, c'est vrai. C'est son système relationnel. Elle vous aide pour mettre la main sur vous et mieux vous détruire, une fois qu'elle a maîtrisé vos faiblesses. Imparable. Je dis encore à mon fils qu'elle l'a aimé, qu'elle s'est bien occupée de lui car c'est la vérité. Je reconnais qu'elle m'a accueillie, les enfants et moi. Oui, c'est vrai. C'est tout. Car quand, j'ai appris récemment par ma fille, qu'elle l'enfermait à clé dans sa chambre, chose que je ne savais pas vraiment, du moins pas à ce point-là, j'ai eu envie de la tuer. Oui, c'est vrai. Elle a enfermé ma gamine de 4 ans dans sa chambre dès qu'elle rentrait de l'école. Ma fille n'a jamais compris pourquoi car elle était gentille. Elle, l'autre, gardait mon fils auprès d'elle, évidemment, c'était un bébé, il ne disait rien. Par contre, ma fille, elle, pouvait la contester et il n'y a pas de place pour la contestation avec elle.
Nous emménageons dans un appartement à Rueil-Malmaison. Je ne suis pas fan de la banlieue mais je ne suis pas encore capable de me prendre en charge totalement. Donc, je laisse faire. Nous nous installons, la vie prend forme et les premiers signaux d'alerte arrivent. Une engueulade au téléphone où elle me rabroue. Le travail de sape commence. Je reviens du travail, elle m'explique qu'elle a acheté des vêtements pour les enfants, je lui propose de la rembourser, pas de souci, oui, bien sûr, tu me dois 250 euros. J'en gagne 1500. Avec un loyer de 1000. "C'est pas grave, t'as qu'à demander une avance". Je commence à être très sérieusement dans la merde financièrement. Je suis nulle, je fais tout mal, je ne comprends rien. Elle me regarde souvent, avec son petit sourire méprisant, me faisant sentir à quel point je suis merdique.
« Dorénavant, je n'irais plus chercher ta fille à l'école, ça me saoûle ». Ok. Je cours. Je travaille sur Paris, je fonce chercher ma gamine, qui à 7 h du soir quasiment m'attend sagement à l'école. Alors que son frère est tranquille à la maison et que sa tante aurait pu aller la chercher à 16h30. Ma fille a beaucoup souffert à cette période, je le sais. Je me bouffe avec régulièrement. Mais c'est trop tard, c'est fait.
Ce fameux dimanche, ça faisait des mois qu'elle me détruisait à petit feu. Déjà abîmée et pas réparée par mon ex-mari, elle va m'achever. Juste avant, elle a fait quelque chose, je ne sais plus. Nous sommes tous les quatre dans le salon, elle, mes enfants et moi. C'est too much, je la menace d'appeler notre père, pour lui dire ce qu'elle a fait. Elle devient folle. Elle me tape dessus devant les enfants. Je suis dans un état tel que je me mets à rire. Elle me tape dessus, je me défends certes, mais je ris hystériquement. Je suis en train de débloquer. J'aurais dû me barrer à ce moment-là.
« She makes me wanna die »
Ce fameux dimanche, je crois que je suis sorti la veille. Je crois que je suis très fatiguée. La semaine précédente, la directrice des ressources humaines a remarqué les traces dans mon cou. Les traces de strangulation et je lui ai dit que c'était elle, l'autre qui avait fait ça. Parce que je sais, pertinemment, que si on n'avoue pas ce genre de crime, c'est comme s'il n'existait pas, j'ai l'habitude... Alors, ce fameux dimanche, je suis à bout. À bout de tout. Elle m'en fout plein la gueule. Je ne sais plus pourquoi. J'attrape la boîte de médocs, je la regarde, et tout en regardant par la fenêtre, la solution s'impose calmement. Il faut savoir que la minute où vous décidez d'en finir, c'est une minute claire. Contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas un moment sombre. Je regarde le ciel par la fenêtre, il fait beau ce jour-là. Un moment clair où l'évidence s'impose. C'est mieux. J'entends de loin mes enfants qui jouent. Elle qui s'agite. C'est mieux. Le monde se portera mieux sans moi et je me porterais mieux sans lui. Ce n'est ni une décision égoïste, ni une décision généreuse. C'est la solution, la seule, la plus efficace, la plus rationnelle, la plus irrationnelle et j'avale tout.
Je me réveille dans une unité psychiatrique. Je ne me souviens pas du nom de l'hôpital à ce jour. Audrey vient me voir. Un pote aussi à qui j'ai parlé, parlé, parlé. Je ne sais toujours pas ce que j'ai pu raconter et je ne veux pas savoir. Le psychiatre veut m'interner pendant 15 jours. Il me trouve trop épuisée. Je sors quand même. Je rentre toute seule, je crois. Non, c'est faux, il y a mon neveu avec moi et puis Yvan. Mais elle n'est pas là. Je rentre, j'ai droit à un répit de 24h. Elle est gentille pendant 24 heures...
Et l'enfer recommence.
Elle recommence. Et nous basculons dans la folie furieuse, les enfants au milieu. Elle tente de me faire interner. Elle appelle les flics et leur explique que je suis dangereuse, que j'ai tenté de me suicider. Ils sont perplexes. Ils s'en vont. Un autre jour, elle me dit que je suis folle de jalousie envers elle. C'est tellement aberrant que je réalise que c'est elle qui est jalouse comme une teigne. Je n'ai toujours pas compris pourquoi. Elle me pique mon téléphone portable et l'enferme dans sa chambre. Elle m'isole et me traite comme une merde. J'essaye d'ouvrir la porte de sa chambre après lui avoir demandé 4 fois de me rendre mes affaires. Peine perdue. Elle finit par ouvrir la porte et me regarde en souriant. J'assiste à l'inimaginable. Elle saisit la poignée de la porte et commence à frapper avec. Pas moi. Elle...
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Quatre fois.
Cinq fois.
Elle se défonce la tête elle-même avec une porte.
Je suis hébétée. Car pendant ce temps-là, elle crie au secours. Pour faire croire que c'est moi qui la frappe. Je suis en peignoir, je me rue vers la porte d'entrée, je fuis. J'arrête de courir, arrivée dans la rue. Je ne trouve même pas de mots pour décrire dans l'état dans lequel je suis. J'ai peur. Je suis terrorisée. Je n'ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Les flics ont débarqué évidemment. Je suis dans un mauvais film. Je n'ai rien fait. Elle se tient la tête, le front blessé par la porte. La réalité dépasse la fiction. Les policiers ont des doutes et repartent assez choqués, les deux sœurs qui se foutent sur la gueule, deux mômes au milieu. Ils ne croient personne, y compris moi, qui suis pourtant, je le jure encore, innocente.
Parfois, je me réveille encore, la nuit, paniquée. La peur vissée au ventre. Et l'éternelle question : « Pourquoi ? » et « Qui va croire un truc pareil » ?!
Les flics sont partis. Nous sommes toutes les deux dans le couloir.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« Je te pousse à bout pour voir jusqu'où t'es capable d'aller »
A cette minute-là, j'ai compris. Une minute claire. J'ai compris qu'elle voulait que je crève. J'ai compris qu'elle voulait m'anéantir. Qu'en moi, s'était résumée la haine profonde et viscérale qu'elle éprouvait pour sa famille. Sincèrement, personne ne peut imaginer ce que c'est d'être haï à ce point-là tant qu'on ne l'a pas vécu. Ce n'est pas moi qui suis visée en tant qu'être humain, je suis la névrose familiale, je suis ce qui l'empêche de vivre, il faut que je disparaisse. Je suis l'obstacle, l'ennemi à abattre, puisqu'elle n'a pas réussi à détruire mon père, et que ma mère s'est rendue malade, et en est morte. Elle veut ma mort.
« She makes me wanna die »
Je pourrais en conter plein d'autres. Mais quand elle m'a dit cette petite phrase, elle a commis une erreur. Elle ne l'aurait pas dit, je pense que j'y aurais laissé la peau parce que plus en état de me défendre, voire de me battre. Les flics débarquaient à la maison pour un oui ou un non. Ma fille a cru longtemps que quand ça sonnait à la porte, c'était les policiers qui venaient chercher sa mère. L'atmosphère était irrespirable, vénéneuse, toxique.
Mon instinct d'autoconservation s'est réveillé, surgi de nulle part, du plus profond de mon être, là où il était caché depuis des mois.
J'ai appelé mon père. Et mon autre sœur. Et la scène finale a commencé.
Ma sœur Elena est assise sur un fauteuil, prudemment à distance. Mon père, Salvator, installé dans le canapé et l'autre, à côté de lui. Et moi dans un autre fauteuil. Elle est maquillée, pomponnée, c'est la prestation de l'année. Mon père me regarde et peine à me reconnaître. Je ne suis que l'ombre de ce que j'ai pu être. Sans exagérer. Je dois peser 48kg, je ne dors plus depuis des jours, je ne me soigne plus. Je suis en train de mourir.
« She makes me wanna die »
Elle explique. Elle explique ses exigences délirantes. Des heures. Ça dure des heures. Tout y passe. Il est 23 heures, ça fait quatre, cinq heures que cela dure. Nous sommes à présent tous autour de la salle à manger. Nous sommes tous épuisés, sauf elle. Plus le temps passe, plus elle s'épanouit, car elle se repaît de notre énergie. C'est un vampire. Elle nous pousse dans l'univers qu'elle connaît le mieux : la folie.
Mon père est croyant, fervent catholique. Nous en sommes à un point que je ne saurais décrire.
« Mais tu es le diable ? »
Elle éclate d'un rire mauvais.
« Dis- moi ton prénom ! »
Silence.
« Dis- moi ton prénom ! Comment tu t'appelles ? ! Réponds ! »
Elle ne répond pas. Elle ne répondra jamais à cette question car elle sait très bien ce que cela signifie dans la religion catholique. On dit que quand le diable s'empare d'un être humain, si tu lui demandes son prénom, il ne peut pas te le dire. Car il est le diable.
J'observe la scène. L'atmosphère est oppressante. Je respire mal. Je sais que personne n'oubliera jamais ce moment. Nous sommes dans le folklore et l'horreur. Je me réveille. Ils sont en train de se battre pour trouver une solution à cette situation impossible. Une minute claire, enfin. Je sais. Je me lève, je vais dans la chambre et j'appelle mon ex-mari. Le coup de téléphone a duré à peine 5mn. Je reviens. Je regarde tout le monde. Il n'y a que moi qui peux faire cesser le massacre. Ça va me coûter cher, mais là tout le monde est en train de payer, et c'est devenu exorbitant.
« Ça suffit ! Le père des enfants vient les chercher demain. Ils partent avec lui. Je me barre aussi. Je laisse l'appartement. Voilà. La situation est réglée »
J'ai eu droit à des « T'es sûre ? » pas très convaincus. J'ai surtout perçu le sentiment de soulagement de mon père et de ma sœur. Soulagés que cela cesse et que j'ai, moi, pris la décision qu'ils attendaient peut-être. Et quant à l'autre, j'ai eu l'immense satisfaction de lui avoir coupé l'herbe sous le pied. Elle n'a plus le contrôle, elle n'est plus maîtresse de la situation. Elle est déstabilisée. Elle est battue. Elle a le sourire forcé de ceux qui réalisent qu'ils sont vaincus.
Le lendemain, j'ai mis mon père dans sa voiture, il est rentré chez lui. Je crois que nous avons fêté son anniversaire auparavant. Je ne sais plus. Je sais que le 9 octobre 2004, j'ai mis mes enfants dans une autre voiture en ne sachant pas quand j'allais les revoir. La séparation durera trois mois. Je sais que le 9 octobre, j'ai fait ma valise et je suis partie. Elle a tenté de faire des siennes. Elle a appelé mon patron pour lui expliquer que j'étais dangereuse pour la société et qu'il fallait qu'il me licencie immédiatement. Elle nous a dénoncé à la DDASS en signalant que mes enfants étaient en danger, déclenchant une enquête sociale qui, évidemment, n'a rien donné. Elle m'a piqué quasiment toutes mes affaires. Elle a voulu m'anéantir encore plus car je lui avais échappé et que sa tentative de destruction avait échoué. Elle a même contacté mon psychiatre qui, au vu de leur conversation, m'a dit qu'il n'y avait rien à faire. Qu'elle était probablement paranoïaque, je veux dire, un diagnostic psychiatrique et que c'était des gens très difficiles à soigner. Voire impossibles à soigner.
J'ai tout perdu. Tout. Mes enfants, leurs jouets, des objets, mon fric, mon appartement. Je n'ai plus rien. Je possède mon âme et ma valise. C'est tout. Mais je suis vivante.
« She makes me wanna die »
Elle m'a donné envie de mourir. Elle. Ma propre soeur. La sœur. Je ne l'appelle pas par son prénom, car, oui, finalement, elle est le diable dans ma famille. Ce n'est pas un être humain. C'est un serpent venimeux. Je ne veux pas qu'elle s'approche de mes enfants, ou de moi. Elle est la mort. La prochaine fois que nous nous verrons, il y aura un mort.
Je ne lui pardonnerai jamais. Elle m'a donné envie de mourir, elle, de mon propre sang. Elle qui me berçait quand j'étais bébé. Elle, que j'allais consoler quand elle pleurait dans sa chambre, à 18 ans, et moi 5. Elle, qui m'adorait quand j'étais enfant. Elle, qui m'a choyé, câliné. Je suis tombée un jour d'un lit superposé à l'âge d'un an, je crois. C'est elle qui m'avait installé là-haut. Je me demande parfois, si elle ne m'a pas poussée. Je l'avoue, c'est la seule personne au monde qui me terrifie. Dont j'ai réellement peur car je sais qu'elle n'a aucune limite. Je sais ce dont elle est capable et je ne la sous-estime jamais. Elle est la part du diable dans ma vie quand mes enfants sont l'oeuvre de Dieu.
Elle m'a donné envie de mourir et je sais que ça peut recommencer demain. Je reste donc prudemment à l'abri. Je ne serais tranquille que quand elle aura rejoint son propre enfer. Sans que j'en fasse partie...
13:18 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : soeur, famille, serpent, diable, toxique, vénéneux, névrose familiale
20.05.2009
Les interviews subjectives : Yodelice

Les interviews subjectives continuent avec Yodelice, joli projet né d'un rêve presque espagnol, et d'un désir de liberté de quelqu'un de connu. Subjectives car je ne retranscris pas les propos mais mes impressions qui ne valent pas grand chose ;)
Il s'est avancé vers la plage, a regardé l'horizon, vers l'Afrique, loin, loin de l'univers qui était devenu le sien. La casa « Yodelice » était juste derrière lui. Depuis ses 18 ans, la vie avait été « facile », le portant de projet en projet, sans jamais que l'envie d'être vraiment dans la lumière, d'être interprète enfin, ne prenne toute la place.
Regarder devant soi, être seul, éprouver du plaisir, partager, être sincère. À la casa « Yodelice », les notes qui s'accordent à ces états d'âme surgissent. Faciles. Revenir à Paris. Rencontrer. Rencontrer celle qui apposera des mots sur ces mélodies qui ne sont pas encore un album. Revenir en Espagne, à « Yodelice ». Imaginer l'enfance qui revient sous les traits d'un clown presque douloureux. Composer encore. Confier cet être, ce double à un ami qui va le mettre en scène. Lui et sa meilleure amie, une guitare en forme de tête de mort qui prendra vie grâce à un vieux luthier de Nashville. Boire des coups, discuter pendant des heures avec ce type, qui fabrique les guitares de Keith Richards & Georges Harrison. Et tilter quand il parle du « Tree of life », le nom américain de la technique pour fabriquer un manche de guitare. Ce sera le nom du disque, évidemment. « Tree of life », l'arbre de vie, de toutes les vies... Parce que cela reflète sa tonalité boisée, naturelle, l'aspect école de la vie. La vie qui le conduit à Los Angeles pour finaliser tous ces mots épars.
Le spectacle peut presque commencer...

Mais avant. Juste avant écouter l'album. Il est encore là à la toute première chanson. « Insanity ». La folie douce plane sur tout l'album. Ces moments de flottement où l'on ne sait plus trop ce que l'on est devenu. La folle légèreté de l'enfance aussi. L'insouciance perdue. La déraison qui s'empare de nous quand l'alcool vous réconcilie avec l'inconscience. Il est encore là. Mais à la seconde chanson « A Sunday with a flu », il a perdu les clés et refermé la porte. Il disparaît. Yodelice arrive sur la pointe des pieds. La maison, le trip a pris corps. « Un botox mental » dixit. Il vient de naître. Il met son drôle de chapeau, sur le troisième morceau. Sa larme comme une cicatrice sur la joue sur « Alone ». Yodélice nous fait un strip-tease à l'envers. Il s'habille, se pare tout le long. L'horizon espagnol prend ses quartiers au milieu de l'album. La gratte « flamenquise ». Yodélice est pleinement là. Son costume rayé et sa meilleure amie, la mort sa guitare...Mine de rien, je n'ai pas vu le temps passer, c'est la fin de l'album, et je remarque que Yodelice si clair il y a quelques minutes, s'estompe. Le temps de me retourner, il a disparu. Il est à nouveau là.
Maxim.

Caché. Qui marche le plus à découvert sur le morceau masqué de l'album. Celui qui conclut l'album. Seul au piano. Il dit que tout ce qu'il a à dire se trouve là, niché dans cette équation de notes, ce qui forme l'équilibre fragile, une mélodie. Pour les paroles, c'est la comédienne et dramaturge Marianne Groves qui a su poser les bons mots sur la musique. Son ami Bastien Duval, réalisateur a mis en scène le concept de Yodelice., et la fameuse guitare qui, elle, sera fabriquée par Danny Farrington. Abraham Laboriel, à la basse. Une équipe. Des musiciens, des décors, des silhouettes. Cesser d'être seul, être en collectif.
Un spectacle.

Après avoir passé beaucoup d'années à servir l'univers des autres ( entre autres Jenifer ou autres « grosses machines »), Maxim Nucci a fini par servir le sien. Fantasmatique certes mais infiniment personnel. Poétique. Un voyage. Acheter l'album est incomplet. Il faut embrasser le projet comme un spectacle, intimement lié à la scène. Prêter attention à la pochette de l'album. Le côté touchant du personnage, enfantin et ce qui l'entoure, serpents, arbre à nu, corbeau et un porte guitare, éléments vaguement angoissants.
Yodelice, « Tree of life » , est un joli cadeau que nous fait Maxim Nucci. Il est là, assis en face de moi. Incertain. Il s'est caché derrière son allure, les lunettes noires, les cheveux tirés en arrière, la barbe, les bracelets, les fringues. Et dès que nous nous mettons à parler, la spontanéité revient. Les mains qui bougent. Des regards où l'enfance passe. Et des sourires de trentenaire. Sa voix a vécu et ça lui va très bien. C'est sur « alone » qu'elle me touche le plus. En fait, en y regardant de plus près, je me demande si Yodelice n'est pas la problématique permanente de Maxim Nucci, poussée à l'extrême. Comme planqué derrière l'allure branchée d'un musicien français un peu trop gâté par la vie. Qui sourit, dit bonjour à 15 personnes, sollicité, impeccable. Le bon accessoire, le bon sourire, le bon mot, la bonne prestation. Alors que c'est un homme simple, spontané, enthousiaste, intelligent. Comme si la mise en scène avait commencé il y a très longtemps... Allez comprendre, la schizophrénie douce est toujours un peu parmi nous, non ?
Reste Yodelice, un concept, un spectacle. « Tree of life », onze chansons pour découvrir un univers pas si loin des frères Cohen, lui qui les aime tant. De la folk ensoleillée, parfois assombrie par quelques nuages de solitude, de perte, et de recherche de soi.
J'ai passé un joli moment avec Maxim. Ou Yodélice... Allez savoir ;)
http://www.myspace.com/yodelice

Déjà disponible
Mercury
07:11 Publié dans Les interviews subjectives | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : yodelice, musique, maxim nucci
17.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 25
-"Tu peux pas entendre les pigeons parler, c'est impossible ! T'es pas sous acide ! Je suis défoncé mais ça va, je sais ce que je dis, chuis pas débile !»
-« Ben si, je viens de les voir tournoyer, et te murmurer à l'oreille, qu'ils te comprennent »
-«C'est dingue ! tu les entends vraiment ? T'es perché sans acide ?! Délire ! »
-« Chais pas, mais là , il a une super conversation de fond avec un lézard, je vais le rejoindre. »
-« Bordel ! J'en ai rencontré des malades, mais alors toi, Nils, t'es complètement zinzin... »
Extrait d'une conversation entre Nils et une autre personne.
J'ai rencontré un jour en 1992, je crois, la seule personne au monde à pouvoir suivre un trip sous acide sans en prendre. Du jamais vu. En plus, phénomène rare, j'étais en couple avec Alex, et le coup de foudre fut en couple. C'est-à-dire qu' Alex et moi, nous avons complètement craqué pour Nils ensemble. Et c'est devenu notre super pote. Comment, où, aucune idée. Mais la première fois où je suis allée chez lui, ça oui, je m'en rappelle !
Alex & moi, même si notre couple du point de vue intimité, c'était pas vraiment ça, il y a quelque chose que nous avons toujours partagé : une vraie complicité sociale. C'est pour ça que quand je l'ai quitté, tout le monde a été triste. Parce que c'est vrai, nous étions super drôles ensemble, nous avions tous les deux les mêmes remarques assassines, nous étions un tandem « incontournable » des fêtes. Je crois que nous étions un couple charismatique. Et ça faisait chier tout le monde de ne plus assister « au spectacle ». Pour peu qu'Abigael soit dans les parages, ça se terminait invariablement dans un coin, ou dans une cuisine, et ça fusait dans tous les sens. Un ping-pong social du tonnerre. Vous vouliez vous marrer ? Vous n'aviez qu'à vous installer dans un coin et attendre que l'un d'entre nous balance une connerie et c'était parti ! Qu'est ce que j'ai ri ! Je crois que je n'ai jamais autant ri de toute ma vie. Ava était par là aussi. Inès de temps en temps. Une sacrée bande. Et Nils débarqua.
La première fois que je vais chez lui, je traverse la cour pavée, je file tout droit avec Alex et je frappe à la porte d'un atelier. Vous savez les ateliers que l'on trouve à Paris, les fameux lofts dans les cours intérieures, si recherchés. Je rentre, c'est tout blanc. La cuisine sur le côté droit, ouverte, l'escalier en colimaçon qui monte vers la chambre. À gauche une porte, je crois. Et l'atelier à proprement parler. Je ne suis pas éblouie, tout le monde vit dans des lofts à l'époque, ou va vivre dans un loft. C'est the truc. Sauf que chez Nils, il n'y a aucune mise en scène. Chez les autres, c'était aménagé avec des vieux trucs de récup pour avoir l'air cool. Surtout avoir l'air cool et détaché des choses matérielles, tout en payant un loyer délirant...
Pas chez lui. Il n'était pas comme ça. Il n'était jamais en représentation, lui. Il était. Tout simplement.
Je rentre dans son atelier à proprement parler, je regarde autour de moi, les vélos dans un coin, des trucs dans tous les sens, le canapé agonisant, les toiles de peintures, la peinture partout, la musique à fond la caisse.
C'est quoi ce morceau ?!
Nils me tend la pochette, c'est Massive Attack « Blue lines ». Jamais entendu parler. Mais c'est génial ! Cet album reste, à mes yeux, l'un des plus grands albums du XXe siècle. Il reste associé ad vitam eternam à Nils.
« Unfinished sympathy » passe. Il y a la grande table sur laquelle il peint, sur laquelle il mange. À laquelle je m'installe. Il nous prépare des pâtes à l'ail, recette que j'utilise toujours. Une recette simple et savoureuse. Comme Nils. Et je regarde ses peintures. Je suis décontenancée. Des tout petits ronds. Beiges. Des tout petits tableaux. C'est tout.
« Et tu les vends ? »
« Oui, et bien, d'ailleurs »
Ça me laissera toujours perplexe. Je n'ai jamais rien compris à la peinture de Nils. Il le sait. Je crois même que je lui ai sorti « Je peux faire la même chose, faut pas déconner, c'est du foutage de gueule ! ».
Et pourtant, je le revois penché, méticuleux, maniaque, sur ses toiles, des heures à chercher le bon endroit, la bonne distance, la bonne configuration pour 6 ronds dans 10 cm de surface. Allez comprendre. Nils vit de sa peinture et aussi grâce à une rente que lui versent ses parents suédois. Car il est suédois. Il a quitté son pays, je ne sais quand. Il a de quoi payer son loyer et sa bouffe quoi qu'il arrive. Du coup Nils est vraiment libre, détaché des contingences matérielles mais en conséquence, je ne suis pas sure qu'il soit capable de construire quoi que ce soit.
Il est grand. Il est immense. C'est mon géant vert ! Il est blond, les yeux bleus et habillé d'une façon qui me fera toujours monter le sourire aux lèvres quand je le vois. Il est stylisé dans le très grand n'importe quoi. Parfois ses pantalons sont trop courts. Parfois ses pulls sont trop courts. Il a toujours un truc trop court comme s'il était toujours plus grand que la situation... Ça lui donne un côté gauche, un air d'enfant perdu au milieu des adultes. Quelque chose d'inadapté. Son regard intelligent, ses remarques, nos discussions. Loin d'avoir une vision courte des choses. Ça lui donne un côté impressionnant, un air de vieux sage perdu au milieu d'ignorants. Quelque chose d'inadapté...
Son rire. Inoubliable. Ses jolies mains toujours un peu couvertes de peinture. Nous l'adorons avec Alex. On l'entraîne partout avec nous. Et surtout, on l'embarque une année avec nous à Formentera car nous savons que c'est un endroit pour lui. Il craque évidemment pour cette île si particulière, encore préservée à cette époque. Camaroche. (Orthographe ?). La fameuse demeure de Formentera, ancienne maison de maître de l'île. La plus grande. Celle qui fut abandonnée et qui renaît sous les assauts d'une famille de baba cool. Je crois que c'est l'année où nous y sommes installés. Une maison d'artistes où Nils apposera sa marque, je crois. Mais tout a disparu.Les ballades en scooter. Je me demande même s'il n'a pas eu une mob au début, encore une fois, trop grand pour la situation... Et nous rions. Les déjeuners vers 16h dans les kioscos locaux et la digestion à coup de manzana. Nous terminons certains soir sur la plage, et je crois qu'un des plus grands fous rires de toute ma vie, c'est d'avoir assisté à la traversée de la plage par un Nils nu comme un vert, juste avec ses palmes, son masque et son tuba, qui s'était mis en tête d'aller pêcher à 5h du mat. Alex & moi, pliés de rire, pas dans un état très normal. Ce type de quasiment 2m à poil, avec juste ses accessoires relatant très sérieusement comment il allait s'y prendre pour nous ramener à manger. Je me marre rien qu'en l'écrivant. Il avait une telle conviction !
Pourtant, Nils reste toujours une énigme. Des choses que je n'ai pas comprises. Ce qu'il a au fond de son cœur, je ne le connais pas. Ava qui partage sa vie pendant un temps, restera toujours discrète. Je le soupçonne d'être à fleur de peau et de se planquer derrière une attitude flegmatique suédoise. Il est décalé, le sait, s'en sert. Ça lui pèse certainement. Parfois.
Au même titre qu'Alex & moi, nous formons un couple de légende dans notre toute petite sphère parisienne, Ava et Nils en feront tout autant. Ils sont beaux tous les deux, aussi barrés l'un que l'autre. Ils partagent plus d'une année. Quand on les voit arriver, c'est tellement conceptuel que la tendresse déborde de mon cœur. Avec leurs longues écharpes en laine de couleurs improbables, les bonnets toujours en laine, on dirait un peu des jumeaux. Ils se séparent. Je ne sais trop pourquoi car ils ressemblaient à une évidence. Mais ça ne marche pas. Si elle s'envole à Miami, Nils prend ses quartiers à New-York. Je ne suis pas sure qu'il ait encore abandonné la peinture à ce moment-là. Quand je m'installe dans la grosse pomme pour quelques mois, je le croise. Il s'est maqué avec une Japonaise assez sympa. Aussi petite qu'il est grand. Toujours plus grand que la situation. Nous nous verrons quelquefois. Ou alors, c'est quand je suis revenue voir Mark à l'automne 1994. Je ne sais plus. Nos échanges sont toujours aussi riches mais je le connais toujours aussi peu bizarrement.
Nous nous sommes perdus de vue à force. Il a abandonné la peinture. C'est un artiste viscéralement. La peinture est un univers étroit et il a besoin de s'exprimer. La dernière fois que j'ai eu de ses nouvelles, c'était lunaire, évidemment. Nils est un être lunaire. Aussi gracieux que gauche. Une espèce de clown triste. Un être humain inoubliable. Il s'est installé à Los Angeles. Il fait du cinéma. Il a les moyens, il a pu produire des films. Ses films. Les réaliser. Quand je pense à ses tableaux minimalistes, je n'ose imaginer ses réalisations. Jusque-là, tout va bien. Mais car il y a un mais, à ma connaissance (Mais je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis longtemps) personne n'a jamais vu ses films. Parce qu'il ne veut pas les montrer. C'est délirant, non ? À quoi bon mettre une énergie dingue dans un trip pareil si ce n'est pour le partager ? Et pourtant, quand vous connaissez Nils, cela ne vous étonne guère. Il était gai mais il y avait une ombre qui planait au-dessus de lui, je crois. Celle qui lui permettait de communiquer avec des gens sous acide et qui l'empêchait de vivre un peu.
Je me demande ce qu'il est devenu. Je l'ai cherché sur le net et sur facebook mais je crains que l'orthographe suédoise de son nom ne soit définitivement un obstacle. Il fait partie de ces gens qui passent dans votre vie, vous marquent à jamais et que vous ne connaissez pas du tout au final. Des êtres brillants, doués, que vous laissez en train de se saborder et dont vous espérez qu'ils s'en sont sortis. Qu'ils sont retombés sur terre. Car c'est trop compliqué de vivre en planant, surtout en vieillissant. À moins d'être reconnus et que cela ne devienne votre style de vie. Peu d'élus. Beaucoup à terre.
À chaque fois que j'écoute « Blue Lines » de Massive Attack, je pense à lui. C'est donc régulier. J'ai cru que nous étions amis mais je n'en suis plus si sûre au final. Je l'ai vu à poil mais en écrivant ce texte, je me rends compte qu'il reste un parfait inconnu. Un peu comme ces strip-teaseuses dont on voit tout et dont on ne sait rien. Et lui, si pudique de ses sentiments, de ses émotions, je lui accole le clip de « Be thankful ». D'abord parce que l'association m'a collé le fou rire de la semaine ce matin. C'est une sacrée bonne blague à lui faire. Je l'entends rire d'ici. Comme, lors de ce printemps 1992, quand nous étions dans son atelier, lui et Alex en train de discuter le bout de gras de tel ou tel artiste et moi dans un coin en train de rêvasser sur la musique, allongée sur son canapé agonisant. Pour lui dire merci pour les moments partagés.Parce que le clip de cette chanson, qui est une reprise, je le précise, est aussi conceptuel que Nils, aussi inoubliable que Nils.
Et parce qu'à la fin, on a peut-être tout vu.... mais on reste sur sa faim... parce qu'on a rien eu en fait ;)
16:43 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peintre, massive attack, blue lines, pote, inconnu
10.05.2009
Des rencontre et des humains Ep24
Et puis il y a des rencontres qui ne se font jamais. Qui étaient lovées dans votre ventre et que vous n'avez jamais rencontrées. Par choix. Ou par accident. Des rencontres parfois rêvées, souhaitées ou évitées soigneusement.
Nous, les femmes qui portons la vie en nous chaque jour, et qui décidons de lui donner une chance ou pas. Ou qui estimons que ce serait une malchance à offrir et renonçons. Ou qui subissons une perte. Nous, les femmes, qui possédons ce don du ciel dont les hommes sont à jamais privés naturellement. Et qui avons acquis le droit de vie ou de mort. Parce que c'est aussi une épée de Damoclès sur nos corps frêles et que ce cadeau peut aussi entraîner un supplément de vie ou de mort sur nous. Une immense responsabilité. Une vertigineuse responsabilité dont certaines usent avec inconscience.
J'aurais pu faire de belles rencontres. La première fois, j'avais 20 ans. Et je savais, je savais du fond de mon cœur, que j'avais d'autres êtres humains à croiser avant de partager ma vie avec celui-là. Ou celle-là...Il n'y a pas eu de place pour la discussion avec celui qui avait créé cette possibilité. Je ne suis même pas sure que le dialogue ait duré plus de cinq minutes. Il n'a pas bataillé. Ne s'est occupé de rien. Pourtant, je vivais avec. Il a été absent. Il est certain que j'ai eu une manière de présenter les choses, froide et rationnelle. Pas d'émotions. Un problème à régler, c'est tout. Aucuns états d'âme. Je peux être très efficace et impassible quand je le veux. Je ne garde aucun souvenir. Rien. Je me souviens juste que je rentrais de Martinique où j'avais passé un mois. Et qu'il fallait faire vite. Nous n'avons jamais discuté de ça après. Cet événement a rejoint les non dits, les absences de discussion de notre couple, nos rêves fantômes et nos promesses égarées. Moi, qui clamais du haut de mon cœur de mes vingt ans qu'il était l'homme de ma vie, cette rencontre avortée, m'a fait prendre conscience que je me leurrais complètement. Et que si je ne m'étais absolument pas posé la question de l'éventualité, il fallait que je cesse de rêver cette histoire et qu'elle n'avait aucun avenir. Puisque je venais de l'éliminer implacablement. Même si je suis restée trois années de plus avec lui, je savais qu'il était en sursis. Ça n'a plus jamais été pareil. Quand je l'ai quitté, il m'a regardé, bouleversé par le chagrin, et m'a dit que je n'avais pas le droit, que justement, il était prêt, il voulait que nous ayons des avenirs ensemble...Moi pas. Et je le savais depuis bien trop longtemps pour rester.
La seconde surgit au milieu de mes nuits alcoolisées et enivrantes. Une période où je me perdais chaque soir un peu plus. Un accident de protection. Le truc à la con. Où personne n'y est pour rien. Mon compagnon d'infortune a été d'une maladresse infinie. Et moi, infernale. Ce choc surgi de mon ventre m'a rappellé à l'ordre. Je me suis réveillée d'une longue période d'anéantissement. Il n'y a aucun choix : nous n'étions en mesure ni l'un ni l'autre d'assumer. De plus je n'étais pas dans un état de santé propice à ce genre d'épanouissement. Si je n'ai pas sauvé cette vie, il, elle a sauvé la mienne. C'est l'effet que cela me fait aujourd'hui. En attendant, je m'en voulais tellement de m'être détruite comme ça, que je passais ma colère sur l'autre. J'insultais, je criais, je hurlais. Il m'offrait de me soutenir, de m'accompagner, affection et aide. Je ne parlais que d'argent. De ce que cela allait me coûter. Je l'ai envoyé se faire foutre avec sa compassion pathétique. En fait, ce n'est pas lui que j'ai envoyé valser. C'était ma vie que je ne supportais plus. Alors je l'ai tué. Et je suis sortie de l'hôpital nettoyée. Pourtant, je me disais que ma vie aurait déjà dû changer deux fois. Que j'avais percuté la vie à deux reprises et que je ne devais plus tenter le diable ainsi. Que je pouvais y rester. Coincée. Deux rencontres avortées, c'était déjà une de trop. Ou deux. Mais nous avons tous nos manières de négocier avec l'existence et c'est ainsi, je l'ai fait. Alors, j'ai mis ça sur mon ardoise, et je me suis dit que je repasserai régler la note plus tard. Je n'avais que 24 ans.
La troisième rencontre, elle portera un prénom. C'est une des deux plus belles de toute ma vie. Le prénom de mon enfance et de celle qui peut sauver le monde. Elle fut, elle est, elle sera celle qui m'a construite, celle avec qui j'ai grandi.
Et puis la quatrième... Je suis mariée, déjà maman. Tout roule sur le papier. Mais non.Une collision à laquelle je ne m'attendais pas. Que je n'espérais pas. Surtout pas. Que je redoutais plus que tout. Non. Pas maintenant. Enfin... Non tout simplement. La vie est déjà dure, les questions infinies au sein de mon couple. Ce n'est pas une bonne idée du tout. Mariés à la mairie, je viens d'annuler le mariage à l'église. Il a fallu expliquer à mon entourage une aberration. Oui, je suis mariée, oui j'ai un enfant, mais non je ne maintiendrais pas une union devant Dieu car je vais forcément mentir et ça, c'est au-dessus de mes forces. Je mens déjà assez comme ça, non seulement aux autres mais aussi à moi-même. Cette union est un échec, je le sais. Alors, cette visite surprise au sein de mon propre corps, ce n'est pas le moment. Comme je ne suis pas encore complètement malhonnête, j'en parle à celui qui partage mes jours. Et lui annonce que, désolée, ce sera une rencontre avortée. Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais rien de toute manière. S'oppose. Vu notre situation, c'est pénible. Expliquer devant une pseudo psy, oui nous sommes mariés, oui nous avons déjà crée, mais non, la suite est impossible, c'est une horreur. D'autant plus que votre mari ne vous soutient absolument pas. Pourtant, il se comportait déjà comme un salopard. Pourquoi vouloir provoquer une destinée quand on trompe la femme que l'on aime soi-disant ? Que l'on rentre tard ? Qu'on ne s'occupe pas des vies dont on est déjà responsable ? Il voulait m'imposer une possession supplémentaire comme si je n'étais déjà pas pieds et mains liés. Ce sera ma première révolte. Je me revois encore, mon air buté, le refus de tout mon corps, de tout mon cœur, de toute ma tête. Non. L'insistance de la psy. Celle de mon mari. Et moi qui ne lâche rien. Les papiers seront signés. J'y vais. Je suis bien dans cette unité de mort. Parce que j'ai l'impression de crever à petit feu depuis quelque temps. J'en sors sereine. J'en sors victorieuse. Je défie mon mari avec mon corps et mes yeux. Je ne me prive pas de le signaler. Tu as beau avoir le reste, tu as beau presque avoir ma peau, ça tu ne l'auras pas. Et je me demande aujourd'hui si ce ne fut pas le début de ma résurrection...
Le début seulement, car ma résurrection porte un prénom, elle aussi. Ma cinquième rencontre qui se nomme à la fois comme un sacre et comme une bénédiction. Celui qui me donnera le courage de fuir. De partir et de reconstruire.
Et il y a la sixième rencontre. Celle que je ne situe pas dans le temps. Celle que j'ai souhaité et qui n'a pas voulu me rencontrer. Qui m'a quitté d'elle-même. La sixième rencontre. Celle, évidente que j'aurais dû faire avec l'homme que j'ai aimé, que j'aime, et que j'aimerais toujours. Celle, désirée par nous deux alors que c'est impossible. Le cours naturel des choses qui dévie loin de sa rivière. La sixième rencontre que je n'osais espérer parce que c'est mal, et qui s'est détournée de moi, un vendredi soir. Un chagrin que je souhaite raisonnable parce que je sais que ce n'est pas une bonne idée. Mais un chagrin quand même. La nature a choisi et j'ai foi en elle. La sixième rencontre, celle qui a le plus de sens au milieu de tous ces actes manqués. La seule qui a choisi de m'éviter. Et sur laquelle je n'ai eu aucune emprise. Et qui, de manière très pragmatique a bien eu raison de s'enfuir. Je la remercie d'ailleurs d'avoir su choisir à ma place. La sixième rencontre, celle de l'union et de l'éternité, et qui nous aurait tant ressemblé. Que j'aurais souhaité proche de lui, de ses yeux et de son sourire. Qu'il aurait souhaité à mon image. Tant d'amour qui aurait du naturellement s'incarner. Et qui a choisi de s'évaporer. Celle que j'ai peut-être rêvé. Imaginé. Et pourtant, je ne le crois pas. Elle m'a filé entre les mains. Je n'ai pas su la retenir. Ou je n'ai pas voulu la retenir. Car en ces circonstances, elle n'aurait pas pu s'épanouir sereinement. Et tous les deux, nous avons envie, si cela doit arriver de lui offrir les meilleures conditions possibles. Alors la sixième rencontre avortée d'elle-même, laisse un parfum de tristesse mêlée de soulagement.
J'y pense aujourd'hui plus que d'habitude. Je pense au destin évité. Détourné. Je pense à la chance que j'ai de pouvoir choisir. Et l'inconscience dont j'ai pu faire preuve parce qu'en filigrane, j'avais le choix. Je pense à la vie qui a pris le dessus sur la technique, sur l'assurance tout risque dont j'étais censée bénéficier. Et qui n'a pas fonctionné. Je pense à la symbolique que cela peut avoir dans mon existence. Je pense à la dernière particulièrement aujourd'hui, en souriant, mais avec quelques larmes tranquilles au coin de mes yeux.
Des rencontres englouties dans la mer des circonstances, que l'on a aperçu de loin. Celles qui ne sont pas arrivées jusqu'à la plage. Des rencontres bercées par le ressac, le va et vient de nos souvenirs, de ceux que l'on enterre et qui ressurgissent au détour du hasard. De ceux que l'on maintient en dépit de la douleur qu'ils engendrent. De ceux qui pincent le cœur, le bouleversent et dont on se dit qu'on aurait tant aimé...
Ces rencontres noyées dans nos ventres et qui surnagent au sein de nos âmes...
19:23 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enfants, avortements, maternité, amour, choix, fatalité, femme, mère
08.05.2009
Entre deux...
J'ai eu Michèle la réalisatrice hier soir. En fait, depuis que nous nous sommes "quittées" fin mars à la fin du tournage, je ne l'ai pas revu. Elle m'a gentiment contacté pendant mes vacances pour me tenir au courant. Ca se passait bien me disait-elle. Phase montage.
En ce qui me concerne, il n'était pas question de la contacter. D'une j'avais envie d'une de décrocher de ce projet. De deux, je souhaitais laisser Michèle bosser tranquille sans pression. Alors parfois, j'ai complètement oublié. Et soudain, je m'en souviens. Et j'ai peur, lol ! Et si je suis ridicule ? Et si je passe pour une débile ? Ou une mégère ? Et si c'était un suicide social ? Arggggh ! Laissez-moi sortir !
En ce moment, c'est la phase discussion chaîne-réalisatrice, une bataille entre deux points de vue, deux conceptions. Evidemment, je penche naturellement vers celle de Michèle. Mais je comprends également les besoins de la chaîne. Attention de ne pas sous estimer le public, non plus...Un pote a vu le doc sur les vingt ans. Et les présente comme une génération triste. C'est un peu caricatural, non ? Des milliers de jeunes gens tristes ? Je n'ai pas tout à fait la même conception. Flippée, oui. Mais ils m'ont l'air aussi insouciants. Un peu de nuance, que diable ? Chaque génération est complexe. On ne peut tirer de conclusions hâtives...
Bref, nous discutons avec Michèle. Je ne sais pas trop quoi répondre au début. Elle m'a dit des choses très touchantes. Des compliments. J'ai entièrement confiance en elle. Je sais qu'elle fera pour le mieux nous concernant, nous les protagonistes d'un focus sur notre génération.
Je la vois demain, il y a deux trois choses à filmer encore. Je suis ravie de la revoir. Les enfants aussi.
La pression monte. Bientôt, nous sommes en juin....
09:36 Publié dans journal de doc | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : documentaire, canal plus, trentenaires, les âges de la vie
06.05.2009
Les interviews subjectives : Izia

Je continue les "interviews subjectives" comme je les nomme. Après Yas, Izia. Subjectives parce que j'ai décidé que je n'enregistrerai plus les propos. Ce qui était un accident au départ, j'en fait une démarche. Je livrerai mes impressions...subjectives..., mes souvenirs, mes ressentis, ce que j'ai retenu, ce qui est resté après une rencontre avec un humain...

Un square dans le marais. Des fleurs, des arbres et des enfants qui jouent. La nature toujours un peu perdue au sein de la ville. Elle est là. Citadine. Un blouson en cuir noir. Urbaine. Des chaussures à talons vertigineux. Minirobe. Du noir, du rock. Du bitume. Tout cela, parc et personnage, forme un contraste approprié à Izia. Elle est une terre de contradiction.
Je lui fais grâce de sa famille. Je règle l'histoire rapidement. Elle est la fille de Jacques Higelin, et la soeur d'Arthur H, pour ceux que ça intéresse. Pas moi. Elle est parfaitement légitime sans. Et comme d'habitude, c'est l'artiste, l'humain qui m'intrigue, et sa création, l'album.
Izia, terre de contradiction. Elle est auteur compositeur. Un peu solitaire. Et adore fonctionner en groupe. En particulier son binôme, du moins c'est ainsi que je l'ai perçu, Sebastien Hoog. Elle arrive avec ses compos, ses textes et l'émulation commence. La guitare de Sébastien a donné une tonalité particulière, un fil conducteur à cet album.
Les trois mots clés : Brut, énergie, liberté. Si ce n'est pas la définition du rock, je ne sais ce que c'est ! Izia est le chef d'orchestre, la « glue », comme elle dit, qui soude le groupe. Groupe qui s'est formé au rythme des rencontres. Comme le disque. Elle s'est laissé porter. Écrit et compose dès l'âge de 13 ans. Le temps passe. 30 concerts. Première partie d'Iggy Pop. La signature avec une maison de disques. Et le point d'orgue : la sortie de l'album. Rien n'a été forcé. Tout a été fluide répète-t-elle, avec un sourire lumineux.
Brut, énergie, liberté. De manière exceptionnelle, la maison de disques respectera ses trois mantras. Le disque, tel qu'il est, n'a subi quasi aucune retouche. Du live au studio son, peu de différences. Une certaine intégrité. Rien de très réfléchi ou d'analysé. C'est incroyablement vivant. Si l'ensemble est pur rock, sur chaque morceau, si vous y prêtez attention, il y a des variations. Izia parle de promenades sur les sentiers du rock. Une touche de funk, un coup de ska, de l'indie, voire du punk, que sais-je encore ! La voix étonnamment puissante, tant en termes de capacité que d'émotions, n'envahit pas pour autant tout l'espace. C'est un duo quelque part. Izia chante ses colères et ses espoirs, la guitare de Sébastien Hoog lui répond. Comme un dialogue enragé où ils se perdent et se retrouvent.
Izia est un ovni dans le paysage musical français. Le fantôme de Janis Joplin plane au-dessus d'elle et PJ Harvey lui tient la main. Le challenge est démesuré. Ce n'est pas elle qui est allée le chercher. C'est bel et bien nous, les chroniqueurs zic qui avons besoin de repères. Car il n'y a pas de place pour elle en France. Il faut la créer. Qu'elle se la crée. Elle est à part.
Elle se raconte des histoires. Des histoires de jeune fille en jupon dans un western-spaghetti (« Back in town »). Des règlements de compte avec une pétasse de lycée ("Hey Bitch !"). Elle déstabilise. Izia, terre de contradiction... Elle chante « Let me alone » : l'histoire d'une jeune fille assise dans une chambre dans le noir. Elle est bravache , bien sûr que tu peux me laisser toute seule, je me débrouillerai. Mais la chanson se termine sur une supplique. Surtout ne me laisse pas toute seule. Une chanson humaine, l'universalité de la solitude qui prend corps dans la voix d'Izia. Pourtant ne pas se laisser submerger par l'émotion, « Blind » suit, chanson réactionnelle face à des images du Président de la République, M. Sarkozy. Des variations de voix qui ajoutent des percussions supplémentaires. Finalement la révolte continue. Et puis l'histoire d'une jeune fille, un matin ensoleillé, qui se lève avec une furieuse envie de vivre « Burning ». Mais cette éclaircie ne dure pas. « Life is going down », première chanson écrite par Izia à l'âge de 13 ans, un soir d'abattement après une journée de lycée. Revivre. Vivre. Une course-poursuite cinématographique comme elle l'imagine avec « The light », ma préférée. Izia parle de bar à propos de cette chanson, d'un rapport de forces.
L'album est largement entamé, ça fait des dizaines de minutes que Izia n'a pas lâché prise. Toutes les chansons se sont enchaînées sans que la pression ne soit descendue. Du rock enragé. Comme s'il s'agissait d'un combat. Mais avec « Take me back », j'ai la sensation qu'elle est comme crevée de se battre. Presque. C'est la première ballade. Oserait-elle poser les armes ? C'est un leurre car « Disco Ball » reprend le dessus : la nuit, les errances, les clubs, ne plus aller à l'école, tout cela connu un peu trop jeune. Pourtant, si c'est un album endiablé, Izia a choisi de tutoyer les anges pour terminer. La seconde ballade. Les signes avant-coureurs de fatigue étaient bien réels. « Sugar Cane », l'histoire d'un jeune homme et d'une jeune fille, au soleil, dans un champs de canne à sucre. Des instants magiques comme nous pouvons tous en connaître. Un brin romantique. Le combat est terminé. Elle a cessé de se débattre, de se démener. Et c'est sur cette chanson qu'on se rend compte que sa voix mariée avec le rock peut parfaitement le tromper avec la douceur.
« Izia », l'album est une déferlante d'énergie, de rock brut, un souffle violent de liberté. Et pourtant... Si on ne se laisse pas emporter par ces évidences, il y a de la fragilité dans l'air. Du romantisme noirci. Une quête. Quand l'émotion submerge et que l'on prétend que l'on a juste froid, juste un peu fatigué. Une terre de contradictions...
http://www.myspace.com/iziamusic

Universal AZ
Sortie digitale le 13 avril.
15:30 Publié dans Les interviews subjectives | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
03.05.2009
Des rencontre et des humains Ep 22
Hossegor. Été 95.
J'ai 24 ans, je suis gaie, je suis jolie, j'ai les cheveux longs, je suis presque blonde, je suis bronzée. Le monde est presque à moi.
Nous squattons pour la dernière année la maison familiale d'un pote qui sera vendue en septembre. Pour certains, c'est symbolique de la fin de l'adolescence. Voire de l'enfance, ils se sont rencontrés au club Mickey de la plage. Alors, il y a comme un désir de vivre un peu plus fort que d'habitude.
Tout le monde est là. Quasiment. Ça dort n'importe où, quelques matelas et tables de fortune. La baraque a été vidée de ses meubles. Dimitri, notre cher chieur de service s'est installé dans un placard avec un matelas. Nous nous foutons de sa gueule.
Le programme est invariablement le même. Nous nous levons péniblement, sauf les vrais surfeurs, qui se sont secoués aux aurores. J'enfile n'importe quoi, je ne me brosse pas les cheveux mais les dents tout de même. Direction le blue bar avec libération au passage. Et c'est parti pour une tournée interminable de café. Je retrouve forcément des gens que je connais. Je mange quand je peux. Je passe des heures sur la plage à ricaner avec les potes.
C'est l'été précédant la rentrée dans la vie active pour un grand nombre d'entre nous. Ça aussi, ça donne un goût particulier à ses vacances aussi. Le soir, c'est n'importe quoi. Alcool, boîtes, fêtes.
Et un soir, il est là. Je craque. Mais ça ne veut rien dire, à cette époque, je craque facilement, je suis un cœur d'artichaut, et l'herbe est toujours plus verte ailleurs. N'empêche, je craque. Deuxième soir. Il est là. Encore. Je crois que c'est lui qui m'a abordé. Je ne me souviens pas vraiment. Il me ramène chez lui. On s'envoie en l'air. C'est bien. Il a une ex à qui il pense encore. Ça me laisse froide. Je m'en fous complètement. Je devrais peut-être me sentir vexée, mais comme il est dans mes habitudes dans cette période-là, de ne surtout jamais revoir les types le lendemain, il peut bien m'expliquer pendant quelques minutes qu'il pense à elle, je ne fais que sourire gentiment.
Je lui demande de me ramener, le soleil se lève. Il me dépose au niveau de la rue piétonne qui conduit vers l'océan.
« On se revoit ? »
Je le regarde et j'en ai envie. C'est vraiment mon type de mec. Et il est gentil. Loin d'être con. Presque beau. Et je dis oui. Je m'enfuis encore pieds nus. À Hossegor, les chaussures, on les laisse dans le placard. Je rentre à la maison. Je me prends peut-être deux trois phrases par ceux et celles qui viennent de se lever ou pas encore couchés, on ne sait jamais vraiment. Et je vais me coucher.
Je l'ai vu plusieurs fois. Un matin, je me lève, la piscine est là, ses co-locataires aussi. Je lui pique un caleçon de bain. Il y a une copine à lui et un couple avec un gosse. Infernal le môme. Ingérable. Je ne dis rien. Je ne m'intéresse pas à eux. Il me rejoint. Il est doux. Et toujours gentil. C'est un surfeur. Presque un fantasme. Il est temps que je rentre. Ils vont tous me ramener. Lui conduit la bagnole, la mère est à l'avant, le père à côté de moi et de son fils à l'arrière. Le gamin est injouable en bagnole. Je n'ai quasiment pas décroché un mot depuis que je suis réveillée mais quelque chose me bouleverse chez cet enfant. Les vacances qu'il passe sont complètement inadaptées à son rythme. J'écoute mon instinct et je l'attrape et l'installe sur mes genoux. Je lui parle doucement. Il se calme. Enfin apaisé. Ils hallucinent tous. Surtout lui. Il me regarde à travers le rétro. Il est presque bouleversé. Le petit garçon et moi, nous nous sommes isolés du reste du monde. Je croise son regard. Il est intrigué. Je suis arrivée. J'abandonne le môme.
Nous allons nous voir plusieurs fois car nous nous plaisons ensemble. Bizarrement, ( mais ils avaient des raisons quand même sur lesquelles je ne m'étendrais pas car là n'est pas le sujet), mes potes prennent assez mal mes disparitions et mes allées et venues. La faute de Rodrigue. Probablement. Ou Gérald. Sûrement. Et puis aussi Yahel qui a toujours son mot à dire sur tout et essentiellement en mal à l'époque. Dimitri arquebouté sur ses principes. Bref, étonnamment, les mecs de la bande réagissent très mal. Pourtant, je n'ai jamais rien promis. La plupart étaient des ex, ou des sex friends. Aucune relation sérieuse. Et pourtant, apparemment si, vu leurs réactions, je dois rendre des comptes.
L'ambiance devient tendue. Je le vois encore avec beaucoup de plaisir... Et il me demande un jour de venir s'installer un jour chez lui. Je le regarde interloquée. C'est pour l'été, je le sais mais je suis déstabilisée. Je crois qu'on s'attache tous les deux. Qu'on ne se demande rien, et que c'est bien pour ça que ça marche. On est bien. Point.
Sauf que la pression monte dans ma maison. Et que j'y tiens à mes casse-couilles. Et que je me dis que ça fait un peu trop longtemps que je fais n'importe quoi. Que je connais pas ce type. J'ai très envie de laisser tout le monde tomber. J'ai 24 ans et c'est ma bande de potes. Que c'est plus important que tout, assez connement d'ailleurs.
Je ne lui donne pas de nouvelles, je crois. Rodrigue est revenu. Il est dans la maison. Rodrigue me pardonne tout comme si je demandais à être pardonnée. Mais je le connais lui. Je sais qu'il n'est pas faussement gentil. Il l'est vraiment et c'est ça dont j'ai besoin. Et puis, de toute manière, je suis trop fatiguée pour réfléchir.
Alors, je vais lui donner ma réponse. Presque. Nous sommes assis tous les deux sur la plage. Et je ne me souviens plus de ce que je lui ai dit. Je bredouille, j'en suis sure. Je sens que je fais une connerie, et ça aussi j'en suis sure. Mais je dis non. Il me regarde avec une vraie déception dans le regard. Presque peiné. Mais je me lève et je m'en vais.
Les deux fois où il va me recroiser, la première, je suis ivre morte et je fais n'importe quoi sous le regard indulgent de Rodrigue. La seconde, c'est après m'être fait jeter par mes potes, je suis assise à côté de celui qui me prend en charge et qui me ramènera quelques heures après à Bordeaux. Car j'ai décidé d'aller vivre à Bordeaux. Sur un coup de tête. Je vais quitter Paris, je confond géeographie et psychologie. Je sais juste que je suis dans un état d'épuisement nerveux effarant. Faut que je fasse quelque chose. Et comme d'habitude, je fous le feu à la baraque plutôt que juste changer les meubles de place.
Il me regarde, assise près de Rodrigue. Ce qu'il y a dans son regard, je ne sais le décrire. Presque amoureux. Ou presque indifférent. Presque blessé. Presque moqueur. Presque ému. Presque blasé.
Je suis partie. Je me suis entêtée sur mes projets bordelais... Et je ne l'ai jamais revu.
Ça fait 14 ans qu'il ne se passe pas un mois sans que je ne pense à lui. Et par ricochet à ce petit garçon. Je ne me souviens même pas de son prénom. Je sais pertinemment que j'ai loupé quelque chose. Je le sais au plus profond de mon cœur. A l'époque, je voulais juste m'amuser. C'était tout ce que j'avais en tête. Quitte à louper une belle rencontre.
On y était presque...
21:04 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : hossegor, surfeur, amourette, liberté, souvenir, coup de coeur
02.05.2009
Interview : Mirwais & Yasmine Hamdam
Mirwais est musicien, auteur, compositeur, producteur. Classé parmi les cinq meilleurs producteurs du monde. Egalement ancien guitariste de Taxi Girl, producteur de deux ou trois albums de Madonna, dont "Music", à mon avis, le chef d'oeuvre de celle-ci. Yasmine Hamdam est compositeur, auteur et chanteuse.
Une interview organisée par Spöka. Une rencontre organisée au Flore. Il avait été décidé dès le départ que je passerais un moment avec chacun des artistes mais séparément. J'ai longuement discuté avec Yasmine Hamdan, moins, hélas avec Mirwais. De plus, les conversations n'ont pas été axées de la même façon. Echange plus "politique", plus général avec Mirwais. Alors que l'album et la musique ont été au centre de mes échanges avec Yasmine. Je suis rentrée, heureuse d'avoir rencontré ces deux êtres humains là. Malheureusement quand j'ai voulu reprendre l'enregistrement audio de cette interview, ce fut la catastrophe. Inaudible, inexploitable. Ce n'est donc pas une retranscrition fidèle mais plutôt une certaine idée que je me fais de tout cela... Bienvenue dans "YAS", l'album.
"Il semble que tu viens dans le but de nous libérer, mes yeux
Tu veux pas remettre ça à plus tard ? Pour l'amour de dieu." extrait de "DA"
Je ne sais si Mirwais et Yasmine Hamdan sont venus pour libérer mais YAS, leur projet commun est incontestablement un manifeste esthétique comme le dit si bien Mirwais. La seule déception vient du fait qu'ils ont choisi la seule chanson en anglais, enfin en partie, pour le single de sortie. J'aurais préféré, mais ce n'est que mon avis, une option plus radicale.
Un manifeste esthétique que porte, au départ, Mirwais.
C'est compliqué d'interviewer celui-ci. Aussitôt la question posée, il s'envole et vous ne contrôlez plus rien. Son agacement face à Bono, porte-parole de l'humanitaire, se commettant avec des politiques et n'hésitant pas à déplacer ses revenus vers la Hollande, une fois que l'Irlande n'est plus le paradis fiscal escompté... Sa révolte face à la crise, en me citant un brillant économiste qui avoue que le capitalisme doit... capituler et qu'un système d'extrême gauche doit renaître, nettoyé de ses erreurs. Il est face à moi, imposant, calme. Accessible. Et jamais vraiment. Je tente d'en savoir plus sur le genre qu'il s'est choisi sur son myspace "de la pop punk". Genres contradictoires s'il en est. Justement, toutes les contradictions de cet homme se retrouvent peut-être résumées là. Il ne supporte pas l'élite et convient pourtant que nous en avons besoin. Il a souvent dit qu'il pratiquait l'expérimental commercial. Le voilà le gros mot. Mirwais s'inscrit dans la pop. Pop comme peuple, comme populaire. D'origine afghane, la solution, à ses yeux, s'impose. Après le 11 septembre 2001, il constate un repli vers la chanson française. La peur a des conséquences sur la musique. Comme un repli sur soi. Et il m'explique. Face à la fracture entre deux mondes, la pop culture agit. Car au final, si on prend par ex, l'histoire des blacks aux Etats Unis, on part d'un jazz exigeant, en passant par la soul pour finir au rap, et l'on arrive à Obama. La musique a fait beaucoup, mine de rien. Elle accompagne des mouvements sociaux, bande son des révoltes de Martin Luther King et de Rosa Park, combat le pouvoir pour plus de droits "Fight the power !". Et finalement, Mirwais tente de faire, la même chose à sa mesure. Créer la bande son qui pourrait accompagner la réconciliation. Intégrer à travers le langage, la culture orientale. Une façon de sortir de l'enclave dans laquelle on les enferme, eux, peuples du monde arabe. Un album d'intégration. Un manifeste.
Le projet de base était donc un album en arabe. Une vraie volonté. Mirwais et Yasmine, se rencontrent. Elle montre ses maquettes. Il propose, soutient, conteste. Elle propose, soutient, conteste. C'est une collaboration. Pleine, entière. Avec ses heurts, et sa complicité. Le choc de deux cultures, l'électro, genre occidental, chanté en arabe, genre ignoré de nous. Ou si peu diffusé. Modernité versus tradition. Occident versus Orient. Oui, bien sur c'est un manifeste esthétique.
Yasmine est pourtant, et Mirwais me pardonnera, la rencontre de cette interview. Limite coup de foudre. Elle est arrivée, gracieuse, spontanée, agréable. Elle a commencé à parler, cherchant le mot le plus approprié pour répondre. Ses mains se mouvent, illustrent son propos, enthousiaste ou sérieux. Elle est libanaise, a quitté son pays au gré des guerres, s'exilant avec sa famille en Grèce, les émirats arabes, revenant. Elle est de partout et de nulle part, jamais vraiment à sa place. Quand elle commence la musique, elle ne se reconnaît pas. La musique du Moyen-Orient offre peu de possibilités, du folklore et de la musique religieuse et puisqu'elle ne s'y retrouve pas, se lance dans l'électro-acoustique. Pionniers d'une scène libanaise sans structures. Tout reste à inventer. Elle enchaîne des rencontres et des confrontations à d'autres univers musicaux. Elle crée. C'est absolument une créatrice. Elle a ce point commun avec Mirwais de pratiquer la distorsion, maniaque du son. Obsédée par les sonorités. Brisant certaines chansons traditionnelles, elle retient ce qui lui semble le plus poétique, l'interprète dans un accent différent si cela s'avère nécessaire pour que le miracle s'opère : les mots roulent dans sa bouche et s'enroulent autour de vous, créant, enfin l'émotion.
Je ne savais pas que la langue arabe pouvait se prêter au jeu du rap. En ce qui me concerne, l'anglais et le brésilien jouent bien le jeu. Mais "Da", un de mes morceaux préférés, est une belle démonstration. Inspirée en partie de deux chansons égyptiennes pop kitsch des années 80, c'est une chanson mêlée, argot libanais, argot égyptien/ palestinien, la fin venant de chansons arabes bédouines chantées avec l'accent palestinien. Cet accent qui fait vraiment nigger. Et je me demande combien d'heures, combien de nuits ou de petits matins, la belle Yasmine a-t elle passé à rechercher la perfection, la sienne ? Elle chante l'amour, insère des métaphores, que, elle, seule comprend comme un tête-à-tête, destiné au monde. Un chant traditionnel irakien, brisé, remanié pour renaître, et j'espère, parcourir le monde entier. Oui. Réconcilier les langues. À défaut de comprendre le sens, se laisser bercer par la musique de mots, danser dessus, opérer une réconciliation là où tous les politiques ont échoué. Ou du moins l'amorcer. J'aime l'idée que sur les dance floors occidentaux, nous nous agitions sur de la musique crée par deux exilés, l'un d'origine afghane et l'autre libanaise. Faire taire cette méfiance qui se cache en fond de nous. Là où le dialogue est rompu, la musique peut faire beaucoup.
Yasmine, femme consciente, qui me parle de mélancolie. Sentiment que je pratique jour après jour. Elle dit que cette collaboration l'a tirée vers le haut. L'a sorti de son spleen, l'installant dans une certaine dynamique. Elle parle de l'érotisme du moyen-Orient, où contrairement à nous, la séduction s'opère à coups d'images et non pas à coup de mots crus, seuls, alors que là ils sont enrobés de poésie.
De la poésie justement avec le morceau " Azza". Celui que je chéris. La voix de Yasmine est une percussion supplémentaire. Et encore une fois, aucun hasard. Des heures, des calculs mentaux pour arriver là :
Aziza, vas-y monte
Non, j' peux pas
Ma chérie, approche
Non, j'peux pas
Et je suis montée, (aux gens)
Je suis vaincue, (aux gens)
Aziza, vas-y repose-toi
Non, j' peux pas
Ma chérie, relaxe toi
Non, j' peux pas
Finalement j'ai cédé (aux gens)
Je suis vaincue, (aux gens)
Aziza, rafraîchis toi
Non j' peux pas
Ma chérie, mais approche un peu
non j' peux pas
En fait, on s'est étendu (aux gens)
Je suis vaincue (aux gens)
Aziza, enlève tes habits
Non j'peux pas
Ma chérie, sois audacieuse
Non j' peux pas
On s'est déshabillé (aux gens)
Je suis vaincue, (aux gens)
Aziza, vas-y bouge, désarticule-toi/enlève tes fringues/danse (un même mot veut dire tout ça à la fois)
Non j' peux pas
Ma chérie, déhanche toi/dévergonde-toi
Non ça va pas être possible
À mon grand désespoir (aux gens)
Je suis vaincue, (aux gens)
Aziza, mais vas-y... Viens
Mais non j' peux pas
ma chérie, mais essaie
Non j' peux pas
et l'on est venu (aux gens)
Je suis vaincue, (aux gens)
Ref
Non j' peux pas
Non c'est pas possible
Rap
Aziza, on a fait le tour des hôtels
Vas-y fais moi confiance s'il te plaît
Écoute mon cher, il est hors de question
Ça sert à rien, je ne te laisserai pas faire
Non, j' peux pas
Non c'est pas possible
Quoi Aziza ?
Qu'est-ce tu veux exactement ?
Eh mec, ça suffit !
T'as pas honte ! Ca va pas non ?
Quand Yasmine m'a envoyé par mail la traduction des chansons, j'ai éclaté de rire quand j'ai lu ça. Et l'affection que je porte à cette chanson s'en est trouvée décuplée. C'est dommage que je ne puisse vous faire écouter ces deux morceaux. Moi, qui aime tant le partage, me voilà frustrée. Car il n'y a qu'en écoutant que vous pouvez comprendre ce que j'entends par la magie de la sonorité et des distorsions.
Yasmine, belle découverte, à qui je souhaite le plus grand succès. Comme un symbole, dans le trailer, elle est la première femme et première arabe à mettre les pieds sur la lune. Elle, qui pleure tant quelque part, après elle. Belle Yasmine, qui s'entête à trouver le bon son, le bon sens, la bonne place pour ses mots, celle qu'elle cherche peut-être pour elle-même. Mirwais qui se met en péril à chaque album, disant "quitte à me planter, autant prendre des risques". Mirwais le rebelle gentilhomme. Le punk gentilhomme...
Il conclut en riant, car ça l'amuse, sur le fait que son cousin soit en course pour la présidence de l'Afghanistan. Je lui demande s'il est tenté par le ministère de la culture. Il rit encore. Je lui demande si c'est une façon, lui qui a été à la recherche de ses racines, d'y arriver. Je n'aurai pas la réponse. Mirwais est un homme prolixe mais définitivement secret.
La réponse est dans l'écoute de cet album. Achetez-le. Participez au manifeste. Achetez car c'est une façon de manifester ! J'aimerais que résonne à travers le monde la voix de Yasmine. J'aimerais que cette foutue planète achète en masse cet album. Djamel Debouzze l'a bien dit "Vous avez pas remarqué ? Le lendemain de l'élection de Obama, tous les blacks dans la rue marchaient comme s'ils avaient tous un diplôme ! ". Ils avaient tous relevé la tête. Fiers d'être ce qu'ils sont. Je souhaite le même miracle pour cet album. Que les êtres humains qui appartiennent à cette culture relèvent la tête. Fiers.
"YAS" sortie fin avril.
Maison de disque : AZ Universal
07:54 Publié dans Les interviews subjectives | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : yas, mirwais, musique, interview, yasmine hamdam
01.05.2009
Des rencontres et des humains Ep 21
Il pleuvait ce jour-là. Une petite pluie fine, froide, continue. Du genre qui vous tape sur le système instantanément. C'était impec pour l'enterrement de Fredo. Sonny se demandait ce qu'il foutait là. Fredo était un sale con et seul un vieux relent de principe l'avait poussé à se pointer aux funérailles (Quoique, le terme semble inapproprié vu que cela se réduisait à peau de chagrin). Personne n'avait voulu sortir un rond pour cet enfoiré, il allait droit à la fosse commune sous les yeux quasi indifférents de Sonny & Michael.
« Tu peux me dire ce qu'on fout là, sérieux, Michael ? »
« Le plaisir de voir cette merde six pieds sous terre, voilà pourquoi on est là »
« Ou alors, c'est parce qu'il fut un temps où on était potes, non ? »
Michael ricana, le mec du cimetière se retourna et haussa les sourcils, choqué.
« Mon cul ! Je veux juste vérifier qu'il est mort et que je n'en entendrais plus jamais parler ».
Michael ne déconnait pas. Il alla jusqu'à mettre une bouffe à Fredo pour être sûr qu'il ne viendrait plus le faire chier. Soulagé, il sortit, et Sonny lui emboîta le pas.
« On va boire un coup ? »
« Ouais, on va fêter ça ! »
15 ans auparavant, c'était avec Fredo qu'ils se rendaient dans les bars. Le coup d'éclat qu'il avait fait à la réunion annuelle des dirigeants, avait enthousiasmé les deux comparses. Lors de la discussion qui s'ensuivit, il y avait bien eu quelque chose qui avait dérangé Sonny, mais Fredo, son appétit, son humour gras, sa bonhomie de gros lard souriant avait fini par avoir la peau de ses soupçons.
« Alors vous êtes d'accord ? On marche ensemble ? On monte notre business ? »
« Ouais ! Et on va faire les choses à notre manière ! »
Un pacte. Un pacte à trois. Et ils s'étaient promis que ce serait trois ou rien.
Leur petit business devint florissant. Ils s'éclataient. Il y avait régulièrement des embrouilles principalement liées à Fredo. Celui-ci pétait les plombs régulièrement et tabassait des « clients ». Sonny et Michael passaient derrière, nettoyaient, faisaient la morale à Fredo, qui ne manquait pas d'être désolé, bien sur mais qui recommençait aussi sec.
Un jour Michael chopa Sonny.
« Je commence en avoir plein le cul des conneries de Fredo. Je l'ai recommandé pour une petite affaire du côté de Lafayette Street, il a pas pu s'empêcher de la ramener, du coup j'ai des problèmes. Sérieux, Sonny, je me pose des questions. Je suis pas sûr de vouloir continuer. »
« Écoute, on a fait un pacte. J'te cache pas que Fredo, moi aussi, me tape sur les nerfs, mais bon. J'ai qu'une parole. Faut tenir bon. Ce business, on l'a créé tous les trois. Dans un an, on a dit qu'on s'attaquait à l'alcool. On n'a rien promis, du coup, si Fredo continue, on fera le plan sans lui. En attendant, fermons nos gueules et puis c'est tout ».
Et c'était dur. Pendant des soirées entières, il fallait supporter les délires égocentriques de Fredo, qui était au choix, ou le meilleur, ou avait les pires galères de tous, ou était le plus malheureux. Michael serrait les dents mais n'en pensait pas moins. Quant à Sonny, les soupçons qu'il avait eus de prime abord revenaient sans cesse. Il était quasi sûr que Fredo mentait et sur un paxon de choses. C'était une putain de gangrène. Il y pensait sans arrêt maintenant.
Jusqu'au jour où Fredo se pointa avec deux autres mecs. Michael et Sonny se regardèrent, surpris et méfiants. Les deux nouveaux venus formaient le couple le plus improbable qu'ils aient jamais vu. Tommy et Rabbo. Le premier était ridicule, excessivement moche, se donnant un style improbable avec ses chemises hawaïennes. Sa nervosité transpirait par tous ses gestes. Quant au second, il était grand, la cinquantaine, ringard comme si ça méritait un diplôme, se prétendait cultivé alors qu'il n'était que pédant. Raciste par-dessus le marché. Et l'autre con buvait ses paroles tandis que Rabbo aurait suivi Tommy au bout du monde. Ils auraient pu coucher ensemble ces deux-là tant leur complicité était présente mais là, la vision d'horreur qui s'imposait à Sonny et Michael stoppait net ce délire.
Sonny attrapa Fredo par le bras
« C'est quoi ces conneries ? »
« Hé ! Calme toi, mon frère ! Ils sont cools. J'aimerais bien qu'ils participent. »
« T'es pas bien ? Je ne les connais pas, je ne fais pas confiance comme ça »
« Même si c'est moi qui les recommande ? »
Silence. Sonny était emmerdé. Sur les faits, il n'avait rien à reprocher à Fredo. Juste qu'il avait foutu la merde plus d'une fois. Et ce Tommy semblait une bombe à retardement. Sonny n'était pas tranquille. Ça sentait pas bon cette histoire.
Quelques jours plus tard, et Sonny se maudissait de ne pas s'être écouté. Ça n'avait pas loupé. Fredo les avait lâchés en plein milieu d'un plan et s'était enfui, couvert par ses deux nouveaux potes qui avaient canardé Michael et Sonny. Ils se demandaient comment ils étaient encore vivants. Sonny était le plus amoché, il avait pris deux balles, rien de mortel, mais il lui avait fallu un certain temps avant de se remettre.
Michael ne décolérait pas.
« Putain ! Sonny, je te l'avais dit ! »
Sonny était fatigué. Les nouvelles étaient mauvaises. D'abord, leur ancien pote faisait courir des bruits sur eux, particulièrement sur lui, d'ailleurs. C'était la principale interrogation. Pourquoi cet acharnement sur lui ? La seule réponse qu'il arrivait à trouver c'était qu'il n'était rien. Alors que Michael, lui était influent. Fils de. Fredo n'avait pas intérêt à trop bouger de son côté car ça pouvait avoir des conséquences sur le business. Et Sonny l'avait compris. Seul le pognon comptait pour Fredo, peu importe d'où le fric tombait pourvu qu'il tombe. Tommy s'était révélé assez sadique. Il ne le lâchait pas. Et quand Sonny ne cherchait plus à savoir, il y avait toujours une bonne âme pour l'affranchir. Pourtant, celui-ci restait persuadé que tout cela allait trouver son point culminant. Car il croyait dur comme fer que tout se payait dans la vie. Il se doutait que Fredo avait baratiné ses deux nouveaux amis. C'était bien entendu lui, la victime. Mais ça ne tiendrait pas très longtemps ces conneries...
Ça dura quelques mois. Des échos revenaient régulièrement aux oreilles de Sonny et Michael. Des bagarres dans des bars.Les trois cherchaient la merde dès qu'ils pouvaient, et comme il n'y avait plus personne pour tempérer Fredo, il était de plus en plus con. Un des projets qui lui tenait le plus à cœur, tomba à l'eau. Sonny but du petit-lait ce jour-là. Mais ça ne suffisait pas. Il attendait le jour...
Ce fameux jour arriva. Apparemment, Tommy, Rabbo et Fredo s'étaient lancés dans un nouveau business. Et ce qui était prévisible arriva. Comment les deux premiers avaient pu être assez naïfs pour croire que ce que Fredo avait fait à Michael et Sonny, il ne leur ferait pas à eux ? Ça n'avait pas loupé. Le traître trahit à nouveau et cette fois ci ce fut le couple improbable qui mangea sa merde. Ils s'en tirèrent de justesse. Tommy boita tout le reste de sa vie. Rabbo passa quelques mois à l'hôpital. Ils cherchèrent à faire buter Fredo plus d'une fois mais celui-ci s'échappa à chaque fois. Ils se croisèrent une fois avec Sonny et Michael. Rabbo s'approcha de Michael pour lui parler mais le regard mauvais de celui-ci le dissuada d'aller plus loin.
Le temps passa. Chaque année ramenait son lot d'anecdotes à propos de leur ancien pote. De pire en pire. Il ne se lavait plus apparemment. Il était passé de bande en bande, arnaquant, mentant. Chassé à chaque fois. Enfin...On n'avait pas le temps de le flanquer à la porte, il s'était déjà enfui. On ne savait pas ce qui était le plus écoeurant chez lui. Son absence de principes ou sa lâcheté abyssale...Il était devenu énorme et avait du mal à se déplacer. Il se faisait tabasser régulièrement par des bandes de jeunes, nouveaux venus, sur le marché de la mafia des années 50. Il devait beaucoup d'argent. Trop d'argent. Et puis, la nouvelle tomba quelques années après. Fredo était mort assassiné.
La connerie de trop. Apparemment, il essayait de faire du business avec les chinois qui n'ont pas tout à fait les mêmes règles. Il est mort seul dans une ruelle sale de china town. Même pas dans son quartier. Pas très loin de Little Italy. Il avait pris trois balles dans le dos. Il avait vécu en lâche, il est mort sous les coups d'un lâche qui ne l'a pas regardé dans les yeux.
Sonny, en quittant le cimetière, passa la main sur son ventre, comme pour vérifier qu'elles étaient encore là. Les cicatrices, celles causées par Fredo et les balles de Tommy. Elles étaient devenus très précieuses pour lui. Il les aimait. Elles étaient devenus un important atout dans son jeu. Il lui était arrivé de quitter une table avant même la fin d'une conversation, laissant son interlocuteur désemparé. Michael lui courrait derrière.
« Tain ! Mais qu'est ce que tu fous, Sonny ? Pourquoi tu te barres ? Et bordel, c'est quoi ça ?! » disait-il en montrant du doigt la chemise blanche de Sonny qui se couvrait de sang.
« C'est rien, t'inquiètes » . Sonny tournait les talons, en souriant, en caressant sa chemise devenue rouge au niveau du ventre. « C'est rien, fais- moi confiance, on fait pas affaire avec ce type. C'est pas fiable, ce truc ! »
Et il ne s'était jamais trompé.Car depuis que Sonny avait pris ses deux balles trahi par son ami, il lui arrivait souvent un phénomène étrange. Dès que quelqu'un mentait à Sonny, ces cicatrices se remettaient à saigner. Automatiquement...
Ce fut la dernière fois que Sonny ne s'écouta pas quand il sentait que quelqu'un le prenait pour un con. Car non seulement il avait toujours sa petite voix intérieure qui l'avertissait mais aussi, il était bien obligé de changer de chemise à chaque fois. Et il devait ça à un mec qui avait retourné sa veste plus d'une fois.
Comme quoi...
09:45 Publié dans Des rencontres et des humains | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fiction, mafia, réglement de compte, trahison

