30.03.2009

Journal de doc : la fin

Et si ce documentaire était le point d'orgue d'une période de vie ?

Et si c'était une manière de figer pour l'éternité, éternité toute relative j'en conviens, ce qui va s'achever ? Immanquablement. Michèle, Antoine, Jean-Luc, Olivier, Guillaume, passagers éphémères de ma vie, de ce que j'ai bien voulu en donner, et de ce qui m'a forcément échappé ?

Ils ont filmé. Le quotidien, l'intime mais pas trop, jamais carnassiers, toujours respectueux, dans la rue, à la maison, partout où mes pas nous ont porté. La partie immergée de l'iceberg. Mais la réalisatrice n'est pas femme à se contenter du superficiel, les gens l'intéressent vraiment. C'est une passionnée. Ce fut une belle rencontre et le dernier soir de tournage, j'avais un pincement au coeur quand je me suis levée, éloignée, sans me retourner de peur qu'ils ne soient pas en train de regarder.

C'est curieux, le tournage s'est terminé et je me suis sentie vidée. Comme si la caméra, le micro avait aspiré l'essence, l'énergie de ma vie. Le vol de mon ordinateur a exacerbé ce sentiment de perte. Presque de chute. À force de vouloir résumer mon existence à 15 min, j'ai fini par la prendre en pleine figure. À force de vouloir résumer ma personnalité en 15 min, j'ai fini aussi par la prendre en pleine figure. Tout le long du mois de mars, au rythme de ces rendez-vous, je me suis peu à peu effondrée. Mais c'est salvateur.

Je le savais, en acceptant de participer à ce projet, que je n'en sortirais pas indemne. On ne joue pas avec le feu impunément. Mais même si je suis un peu à terre aujourd'hui, je recommencerai encore. Et puis, le documentaire n'est pas en soi responsable. Il n'a fait qu'accentuer, accélérer, exacerber un sentiment diffus, confus de malaise. Hier encore, je claironnais que je me voyais vivre encore deux ans ainsi. Une des leçons, c'est que je devrais me méfier quand je brandis mes choix de vie de manière trop excessive. C'est toujours le signe avant-coureur d'une fin, le cri de guerre du marathonien qui va s'écrouler deux kilomètres avant la fin. Tout ça pour rien. Non, pas pour rien. Je me suis prouvé que je pouvais y arriver seule. Je me suis prouvé que j'étais réellement indépendante. Je me suis prouvé que j'étais capable de construire sans béquille humaine. Ma vie actuelle, c'est la mienne. Je n'ai rien subi depuis quelque temps, j'ai tout choisi. Et pourtant...

Je n'en peux plus. Je suis exsangue. Ce que je pressentais, cette expérience l'a achevé. 4 jours de tournage pour compresser ce qui fait mon quotidien. Une certaine définition de moi-même. Qui ne tient plus vraiment la route. Mes enfants, mon boulot, mon appartement, mes amis, mon blog, mes bouffées d'air. Comment bien vivre seule, avec deux enfants, sur Paris ? Aspirer au bonheur dans des conditions trop tangentes. Cette vie que j'aimais tant hier me sort par les yeux aujourd'hui. Je pleure de trop en ce moment. Dépressive. Un coup de tel à mon psychiatre pour renouveler la petite ordonnance, les anxiolytiques, abandonnés l'année dernière. Des soucis de santé qui, sont chez moi, toujours annonciateurs de crise. Une fatigue immense qui s'abat sur moi. Marre. Marre d'avoir le pouvoir. Même dans ma façon aimable de vouloir rendre service à la réalisatrice sur un détail, c'était une manière de reprendre le pouvoir sur ce documentaire. Me mêler de tout et de rien. Tentative désordonnée de remettre la main sur ce qui est en train de m'échapper. Mais c'est le jeu. Ou il ne fallait pas participer. L'accepter.

J'ai déroulé sur un tapis rouge une existence agonisante. Je fais mon show, je suis sur-active, je suis wonder woman. Jusqu'à ce que Michèle, l'air de rien, au cours d'une interview, me balance qu'elle aimerait bien avoir accès à mon côté fragile. Moi, qui enchaîne en temps normal mes réponses, la fluidité s'effondre et je me retrouve déstabilisée. Je balance une série d'adjectifs. Alors, Nathalie ? Pas de théories sur le sujet ? Un battement de coeur plus rapide que les autres, je suis ébranlée. C'était déjà assez compliqué pour moi de lire à voix haute mes précédents textes. Écrire, c'est aussi une manière de tenir l'émotion à distance. Je me fais peu envahir. J'ai perdu pied en lisant quelques phrases. Déjà fragilisée. Mais pour revenir à la question simple et pourtant surprenante de Michèle au sujet de mes failles, mais de quoi parle-t elle ? Enfin, plutôt, qu'est ce que j'en ai fait ? La question est vertigineuse, en fait. À vouloir trop vivre, je me suis perdue en cours de route. Je crois. Pour employer une expression que je déteste et qui fera sans doute plaisir à certains, je crains d'avoir chopé, d'une certaine façon la grosse tête. Je m'explique. Quelque part, je pense que je me rêvais un peu. Femme de caractère, mère efficace, assistante de choc, blogueuse rebondissante, amie percutante. Je lui ai donné tout cela. Mais où est passée la vulnérable, si vulnérable condition humaine ? La petite question de Michèle résonne dans ma tête. Je repasse et je repasse ma réponse. Be kind. Rewind. Elle était vide. Dès qu'il a fallu vraiment passer à table, je suis, quelque part, aux abonnés absents. Ce ne sera pas sans conséquences. Le documentaire fait voler en éclats cette carapace que je me suis forgée jour après jour. Une expérience forcément violente, dont je ne sors pas épargnée.


Mais si cette question me fait chanceler plus que les autres, le reste m'a tout autant perturbée. Des interrogations anodines. Importantes. Qui peuvent se glisser au détour de n'importe quelle conversation. Sauf que là, les réponses sont figées. Arrêtées dans le temps par la caméra. Je réponds spontanément, sûre de mon propos. Et deux heures après, je mouline encore dans ma tête, à me dire "Merde, merde, merde, c'est pas ça que je voulais dire ! J'aurais du dire ci, j'aurais dû répondre ça". En plus, l'équipe se moque gentiment de moi. Car j'ai un tic digne d'être rapporté à mon psy...Je ponctue chaque explication par un "C'est clair ce que je dis ?". Obsessionnel. Et avouez que c'est quand même curieux pour quelqu'un qui passe son temps à dire que les humains, les évènements, les choses ne sont jamais ni noirs ni blancs, plutôt confus et flous, cette hantise de la transparence ?

Oui. Cette hantise de la transparence, je le crains, est liée à un soupçon. Celui que je me porte. Je me mens. J'ai fait fausse route. Sans vraiment le vouloir ou en être consciente. Par survie. Parce que j'ai cru sincèrement que c'était la solution. Je crois que ce que ce documentaire m'a apporté, c'est de me faire comprendre qu'il était largement temps de faire rejoindre les deux aspects de ma personnalité. D'un côté, celle que je fus, il y a fort longtemps. Infiniment fragile, ultra-sensible, flippée, timide, oui excessivement timide et anéantissable à loisir. Celle que l'on devine au détour d'un de mes textes. Et celle que je suis devenue à coup de bouffes dans la gueule, d'échecs et d'effondrements successifs : tranchante, dure, performante. Si je suis à ce point obnubilée par la clarté, c'est bien parce qu'au fond de moi, je ne le suis pas du tout et que je suis déchirée entre ces deux faces d'un même miroir. Si je pleure tant aujourd'hui, c'est que je voudrais savoir qui je suis aussi. Que je ne suis pas plus cette jeune femme efficace que la petite fille effrayée par les autres. Et que je reconnais humblement que je suis tombée dans l'excès inverse. La prétention à la place de la timidité. Les jugements sans appel à la place de la sensibilité. La réactivité avant que l'on me détruise. Paranoïaque. Attention, que l'on ne se méprenne pas. Je suis fière d'avoir réussi à me modeler sur commande. Plus ou moins. Mais je serais encore plus comblée d'affiner, de passer du brut au délicat. Garder mon armure de guerrière pour les situations de crise et à la fois, me réconcilier avec ma vraie nature. Celle dont je pense inconsciemment qu'elle m'a coûté très, trop cher et qui, pourtant, je crois, est celle qui génère mes "succès" tout relatifs d'écriture....

Cesser de me mentir. Arrêter de vouloir prouver au monde entier que je ne suis pas ce que l'on m'a longtemps reproché. Irresponsable, trop émotive, inconstante et faible. Les mots des parents sont tellement destructeurs alors qu'ils ne voulaient que votre bien...Il faut tant d'années pour s'accepter, apprivoiser son tempérament tout en l'adaptant à la vie, en fonction des expériences. J'en suis là.

Oui, c'est bien cela. Ma démonstration au monde. Il m'a défié, j'ai relevé. Je me suis construit une vie seule avec mes deux enfants, j'ai réussi. Et une fois, cela posé, comme par hasard, j'ai rencontré au détour d'un journal, les blogs. Qui m'ont permis, certes, d'écrire mais que ces textes soient "reconnus". Ces textes écrits souvent avec mes tripes, qu'ils soient bons ou mauvais, ce n'est pas le fond du problème. Ces tripes dont je méfie tant. Dont je me méfiais tant. Ma sensibilité. Cet atout majeur dont j'avais fait un ennemi à force d'avoir été matraquée, à force d'entendre : « Tu ne survivras pas si tu ne l'étouffes pas ».

C'est le contraire qui s'est produit. J'ai étranglé, garrotté, asphyxié ma sensiblerie comme ils disaient. Mais c'est moi qui  ne respire plus à présent. Quelque part, j'ai essayé de me tuer. Et j'étais bien partie. Sauf que j'ai voulu aller trop loin et faire mon numéro à la télé. Tout ce que j'ai obtenu, et j'en suis très heureuse, c'est de m'avouer ma tentative de suicide psychologique. Oui, le documentaire m'a fragilisé, c'est certain. Mais pour mon bien. Et je suis infiniment reconnaissante au hasard (Bien que j'ai une autre analyse là-dessus, mais je ne veux pas m'égarer) de m'avoir conduite dans les bras de ce projet. Il a permis une belle remise en question. M'a bouleversée. Regarde-toi, Nathalie, toi qui t'évites dans le miroir quand tu n'es pas à la hauteur de tes espérances. Toi qui contraries tes propres sentiments, tes propres émotions. Réconcilies-toi avec ton pire ennemi...Toi-même. Au final, ce sont les autres qui t'ont appris à te défier de toi-même. Mais tu as le choix aujourd'hui. Tu es vraiment en mesure de le faire.

Moi...Nathalie, Nat, Mélodie, Cholera, Bellâm...et si ce prénom choisi par d'autres que moi, ce surnom employé par d'autres que moi, ce « mythe » désigné par un autre que moi, ces pseudos choisis par moi, de la maladie à l'âme, avaient une véritable signification, une véritable symbolique, dans leur chronologie...

Et en parlant de symbolique, je vais probablement changer de vie. Ça va prendre du temps. Rien de spectaculaire, pas comme avant où je me levais un matin et quittais sans me retourner, presque sans prévenir. Mon entourage avait à peine détourné le regard l'espace d'une seconde que je n'étais déjà plus là. Non. Cette fois-ci, ce sera dans la construction et non pas dans l'impulsivité. Pas dans la réactivité. J'ai envie de vivre avec mon amoureux. J'ai envie de partir de Paris, avoir un rythme plus lent. Pas tout de suite. Le temps de s'organiser. Un an. Un an et demi. Ma fille me réclame un délai, l'entrée en 6ème et je le lui donnerai.

Me remettre d'aplomb d'abord. Je suis en train de récupérer. Pleurer m'a fait du bien, moi qui me l'interdis trop souvent. Prendre mes distances avec le boulot. Laisser les voldemagiciens mener Voldemag à leur guise. N'être qu'une collaboratrice. ( Par contre, svp faites gaffe, c'est moi qui suis encore responsable, lol !). Ne plus être autant disponible. M'aimer, un peu, beaucoup, passionnément. Même quand je suis une loque ! Me donner du temps. Du temps pour moi toute seule. Envisager mon futur déménagement. Prendre la température d'une région. Professionnellement. Redescendre dans le sud, car je suis une fille de là-bas avant tout. Bref, me lancer doucement dans une nouvelle vie et un moi plein, entier.

Quand Michèle me dit en riant qu'elle reviendra me voir dans dix ans, j'ai envie de sourire gaiement. Ce documentaire, même s'il me laisse un peu à terre, c'est un cadeau. Car quoique je fasse, quoi qu'il arrive, je pourrais toujours allumer ma platine dvd, et me regarder vivre. Nous regarder vivre. Je ne me soupçonnerais pas de rêver ou d'inventer. C'est là, tangible. Et il ne restera que des bons souvenirs.J'entame d'ici un an un nouveau cycle de sept années. Je commence à construire aujourd'hui. Ce texte est la pierre fondatrice. La crise ne me fait pas peur. Je serai peut-être un "hobo", ces chômeurs de la crise de 29 qui erraient d'un état à un autre, aux Etats-Unis, à la recherche d'un boulot éphémère. Peu importe...J'arriverai peut-être dans une contrée hostile, où tout sera à faire, et j'en repartirai peut-être. Mais je tenterai ma chance comme Charlie Winston. Je montrerai ce dont je suis capable ! Comme dit Sand, très souvent, nous sommes, je suis une artiste, une artiste contemporaine. Artiste de la vie, effectuant son numéro qui change au gré des saisons et du temps qui passe, équilibriste manquant de chuter à chaque fois, se rétablissant par la grâce des sentiments.

Et je chante. Je chante : "Like a hobo, nothing's gonna stop me" ! ;))

Ce billet est dédié à Michèle, réalisatrice sensible, têtue et attentionnée, Antoine, gentleman farmer sans veste et avec estomac, Olivier, Monsieur Nesquik, réservé et soudain illuminé, Guillaume, Jean-Louis Trintignant méticuleux et élégant, et Jean-Luc, juste croisé, débrouillard et chaleureux.

Merci à tous, pour votre regard bienveillant, indulgent et éclairant...Ce fut un don du ciel...

 

29.03.2009

Des rencontres et des humains Ep 18

Je suis un homme. Et je me trimballe une ribambelle de vieilles maîtresses. J'ai beaucoup aimé dans ma vie. J'aime aimer. Je suis un homme. Un homme à femmes. Je suis un vampire relationnel. Viens jouer avec moi que je t'aspire.

Katia. Katia, je l'ai aimé 5 années. Malgré la différence de milieu social, je l'ai adoré. Je préférais qu'elle vienne chez moi parce que chez elle, c'était misérable. La première fois que je suis venu, j'ai eu un choc. Je ne savais même pas que de telles habitations existaient encore en France. Fasciné. Une fascination malsaine pour ce que je ne connaîtrai jamais. Nous avons tout partagé. Nous nous sommes aimés. Et puis, un jour, après avoir grandi, nous nous sommes éloignés. Il n'y a eu aucune rupture. Ça c'est fait insidieusement. Malgré nous et grâce à nous. Je la regardais de loin avec son nouvel homme et je n'éprouvais aucun regret. Elle était devenue vulgaire. Pire, ordinaire. Elle s'allongeait tellement dans le lit des hommes. Nous étions jeunes, caricaturaux et c'était, à nos yeux, une putain. J'aurais eu honte si j'avais dû me montrer avec elle. Et moi ? Elle ne me voulait plus non plus. Plus de désir. Je devais probablement l'écoeurer, mon origine, mon milieu, mes belles fringues et mon argent.

Nathalie. Elle, je l'ai aimé rapidement. Ce fut bref. Fusionnel. Passionnel. Je la vois, encore maintenant, ses yeux verts. Son air têtu. Je ne comprends même pas ce que je lui trouvais. C'était une échappatoire. Elle m'occupait. Elle passait le temps. Pas folle, elle avait un autre homme dans sa vie, et nous vivions à trois sans souci. Même si l'autre en souffrait, je crois. Marianne. Je ne m'y étendrais pas. Je l'ai déjà fait. Cathy. Ravissante Cathy, gentille, douce. Je l'ai aimé un peu, celle-là aussi. Corinne. À nouveau Nathalie. Une autre. Et puis Géraldine.

Géraldine, c'était le genre de gonzesses, pas forcément très belle mais qui avait une allure incroyable. Très Mélody Nelson. J'en étais fou de cette fille ! J'aimais tout chez elle. Son jean, son t-shirt blanc, ses babies à talons, ses parents, sa baraque, ses postures, sa façon d'être elle, tout simplement. Je l'ai trahi. C'est étrange de tromper celle qu'on aime. Mais comme tous les hommes, il n'y avait que moi qui comptais. Je voulais me casser. Je suis parti avec d'autres, et quand on m'a interrogé, j'ai balancé. Non, en fait, je me suis confié à mon frère qui, à son tour, m'a trahi. Juste retour de boomerang. Géraldine a mis, je pense, des années à me pardonner. En fait, je n'en sais rien, la distance géographique m'a épargné les conséquences de mes actes. J'avais obtenu ce que je voulais, la liberté ou un semblant de liberté.

Et puis Khadija. Elle m'a bien pourri la vie celle-là. C'était une folle. Des scènes à n'en plus finir, de la jalousie qui éclaboussait les murs, de l'hystérie qui dégoulinait du toit. Quel cauchemar ! Elle me donnait envie de fuir tout ce qui était féminin. J'ai été lâche évidemment. Je la laissais faire, je crois que ça m'amusait.Et puis séduit par une autre, je trouvais Khadija trop envahissante. Ça c'est terminé par un clash assez monumental. Elle m'a fait dire des choses d'une banalité affligeante, une somme de clichés sur les femmes : C'est une folle, elle est hystérique. Elle est « en règle » permanente.

J'ai enchaîné les beautés exotiques, et Samia a remplacé Khadija dans mon cœur. Pas rock'n'roll la mère Samia. Un côté bcbg pas des plus attrayants. Je ne me rappelle même pas ce que je lui trouvais à celle-là. Pas sûr qu'elle ait ouvert un bouquin. Ce qui comptait, pour elle, c'était qu'elle soit soignée, que sa voiture soit impeccable. Très pratique sa bagnole, pour moi qui n'ai pas le permis. Nos échanges n'avaient rien d'intellectuel. Ça m'a laissé un souvenir d'ennui supportable. Et puis, elle m'a pris par surprise. Elle s'est entichée de mon pote d'enfance. Je me suis aperçu qu'ils se téléphonaient, qu'ils se voyaient. Un ménage à trois encore mais c'était moi, le dindon de la farce. Je les ai laissés tombés tous les deux. Avec un pincement au cœur pour mon pote. Que j'ai retrouvé quelque mois plus tard. Heureusement.

Et puis elle a débarqué. l'autre dingue. Ma Glenn Close personnelle. Elle me voulait absolument. Elle a couché avec ma gonzesse de l'époque. Mais c'était moi qu'elle voulait. Quand je m'en suis aperçu, je suis resté stupéfait. C'était quoi ce moyen tordu pour m'approcher ? Dès le départ, j'avais senti l'embrouille. Je ne la sentais pas et je me suis laissé faire pour voir. Mais méfiant. Du plus profond de mon être, suspicieux. Ça n'a pas loupé. C'est la seule femme, à part ma sœur, à qui je ne pardonnerai jamais. Même sur mon lit de mort. Moi, qui suis plutôt tordu, comme mec, sa perversion m'a écoeuré. Je ne l'ai jamais comprise, jamais admise. Elle appelait en plein milieu de la nuit, pour me menacer, pour me cracher ses éventuelles représailles. Ma copine de l'époque était désemparée. Elle s'était foutue dans un sacré merdier et c'est moi qui payais l'addition. Chiennes de femmes !  Un jour, elle a cessé. Je ne sais plus pourquoi. Je crois que ma gonzesse s'était énervée. Mais je n'ai pas pardonné ses réveils brutaux, son venin et sa méchanceté maladive.

Abigaël. Bon...Sans commentaires, me suis aussi largement exprimé à son sujet. Sacha. Morceau de choix. Elle écrivait mieux que moi. Des lettres sublimes. Aussi inouïes que sa folie furieuse. Elle fréquentait des cinglées dont une qui a prétendu, pour me faire plaisir je suppose, que sa mère, elle aussi, était morte d'une tumeur au cerveau. Celle-là, elle m'a bien sciée. Je ne pouvais pas le croire quand j'ai appris que c'était un mensonge éhonté. Sacha,  pas mieux. Elle avait fait croire, par commodité, que le père de sa fille était mort. La vérité, c'est qu'elle était tombée enceinte, jeune, et qu'elle n'avait pas la moindre idée de qui était le père puisqu'elle couchait avec deux frangins. Dont l'un est mort avant qu'elle n'accouche. Elle s'est persuadée que c'était le père. Jusqu'au jour où le frère, bien vivant, lui, des années après, s'est réveillé en se demandant si la petite n'était pas sa fille. Il a fallu que je gère en partie ce bordel innommable. Et puis Sacha s'est fait embarquer par Abigaël. Je ne lui ai jamais vraiment pardonné. Ou plutôt, malgré le fait que nous étions séparés, Sacha et moi, je ne supportais plus son comportement. Elle me gonflait copieusement. Et je tiens encore soigneusement mes distances.

Alors je l'ai remplacé. Je remplace toujours. Angélique. Je l'ai trouvé tellement neuneu la première fois que je l'ai rencontré. Elle se prenait pour une chanteuse et braillait de la chanson française à se flinguer type Céline Dion. Elle adorait la variété. Quelle angoisse ! Tout était propre chez elle. Elle passait un temps monstrueux à tout ranger, moi, le bordélique, ça m'épuisait de la voir faire. Mais nous étions complices. Nous avons connu une expérience unique tous les deux. Nous sommes partis en couple, faire une psychothérapie express. Elle avait trouvé un type, perdu au milieu de la Dordogne, qui vous recevait pendant trois heures. Il ne prétendait pas vous soigner, il vous permettait juste de  mieux vivre votre quotidien. Je me souviens d'une belle journée ensoleillée. Je me souviens du trajet en bagnole. Et je me souviens du silence qui a accompagné notre retour. C'était une sacrée expérience pour une première confrontation à la psychanalyse. Ce n'était en rien, un travail de fond mais Angélique m'a offert ça. Un pied dans la remise en cause, dans l'analyse. Ce dont j'avais bien besoin. Ça, c'est terminé très bizarrement avec Angélique. Elle a commencé à mettre une distance. Elle m'évitait. Je me suis posé des questions. Et ma femme, j'étais marié à l'époque, pour foutre sa merde, probablement, m'a balancé très tranquillement lors d'un déjeuner dominical, qu'elle avait attrapé Angélique, un soir. Dans les chiottes d'un bar. Le truc glauque. Je n'ai jamais su si c'était vrai. Angélique a toujours nié. Moi, je pense que c'était la réalité. Elles ont couché ensemble ce soir-là. Mais je m'en foutais. J'aurais juste voulu qu'elle assume. Elle a préféré fuir et je suis resté dans un soupçon jamais résolu.

Et il y a eu Léa. C'est à cause d'elle que je passe à table aujourd'hui. Lors de nos derniers échanges, elle a eu cette phrase venimeuse mais en partie vraie : « De toute manière, ça va, j'te connais, je sais que tu fais des croix définitives facilement sur les gens ». Ça m'a glacé. Et si c'était vrai ? Léa a fait partie de ma vie au long cours. J'ai mis du temps à coucher avec elle. Quand j'ai tout perdu, elle a été là. Elle m'a recueilli. En contrepartie, je supportais ses principes à la con. Parce que c'était les mêmes qui l'avait poussé à me tendre la main alors que je me noyais. Léa et moi, c'était le couple improbable. D'ailleurs, un ami, a bien défini l'histoire. Je lui apportais une fantaisie, une humanité. Elle m'apportait de la stabilité, un cadre. Mais, pour moi, nous n'avons jamais été ensemble. Nous n'étions pas vraiment un couple. Et sa réaction ultra-violente, face à une des saloperies dont j'ai le secret, m'a désarçonné. Vraiment. Je suis tombé. Elle m'aimait à ce point là ? Je ne m'étais rendu compte de rien. Pour moi, c'était une liaison parmi tant d'autres. Attention. Ce n'est pas parce que j'avais des aventures que je n'étais pas sentimental. Je les ai toutes aimées à ma façon. Mais, dans le cas de Léa, ce fut une sacrée surprise. Elle m'a terrorisé. Sa froideur. En contradiction avec la colère bourrée de haine qu'elle m'affligeait. Brrr. Elle fait partie de ces femmes qui vieillissent mal. Et une femme qui s'aigrit, qui assomme son entourage de ses principes, il n'y a rien de mieux pour me faire fuir. Et c'est sans retour.

C'est la seule, d'ailleurs, que je croiserai sans plaisir. Que j'évite soigneusement. Toutes les autres, je peux dîner avec elles. Mais Léa et Sophie, non, vraiment, sans moi. Je suis l'homme qui aimait les femmes sauf elles. « Toutes sauf elles » comme dirait Vérole. J'ai toujours eu des maîtresses. J'ai des besoins. Je suis un homme marié, divorcé, remarié mais qui arrive comme  dans  « Je vous aime », film de Claude Berry que j'adore, à faire en sorte que tout ce petit monde se côtoie. Et en définitive je reste marié avec chacune d'entre elles. Mes officielles sont toujours là, pour certaines, depuis 15 ans, 20 ans, 30 ans. Inès, Valentine, Audrey, Najat, Vanessa, Sabine. Celles-ci me regardent faire, amusées. Tendrement. Car je suis incorrigible. Je me prends souvent de passion pour des femmes qui traversent ma vie comme des météorites. Je m'amourache. Je me lasse. Je les rends hystériques. Oui, c'est en partie ma faute, je le sais bien. Je n'analyse pas très bien comment je m'y prends mais je rends les femmes, du moins, pour une partie d'entre elles, complètement cinglées. Ou je les choisis pour ce potentiel. Si j'arrive à les mettre dans un état pareil, c'est qu'elles m'aiment. Je ne supporte pas la possessivité, et pourtant, je les choisis toujours ainsi. Fouteur de merde ? Hum...il y a peut-être de ça. Ce qui est sûr, c'est que je sers de révélateur. Et qu'une fois que le "développement" a eu lieu, je me casse en courant. Pourquoi je me conduis de cette manière ? Mais, j'en sais rien ! Je suis volage ! C'est tout. Les femmes sont tellement fascinantes, au nom de quoi, me priver de cette ribambelle d'émotions ?

Évidemment, c'est de  moi dont je parle. Je suis une femme à femmes. C'est ainsi. Je sais pertinemment qui,de mes liaisons actuelles , restera dans ma vie. Ne comptez pas sur moi pour en parler. Vous ne me croirez pas, et vous avez bien raison. Là, je suis comme un mec qui se soulage, en avouant à sa femme, sous prétexte d'honnêteté, qu'il l'a copieusement trompé. Et qui espère, en plus, être pardonné. Quelle blague ! Non, ne comptez pas sur moi pour que nous ayons une discussion à ce sujet. Je suis comme un homme infidèle qui explique les règles du jeu face à des femmes qui pensent, en leur for intérieur « Je vais réussir à le changer ». Peine perdue, je suis un cas désespéré. Ne vous faites aucune illusion. Cela dit, je finis par me poser une question. Et si c'était moi, le cocu de service ?

Et si c'était moi, le pauvre diable ? ;))

 

 

 

28.03.2009

Des rencontres et des humains Ep 17

 

Handrea avec un H. Un prénom qui n'existe pas, un peu comme cette histoire. Une histoire de rien du tout, courte, et pourtant essentielle, posant de nouveaux jalons dans ma vie. Handrea avec un H, et un D au milieu comme Dieu. Handrea comme Andrea, le prénom de ma  mère.

Mon mexicain, petit prince bien cadré qui tente de s'échapper. Pour l'instant, c'est le mariage de Grace et Juan, dans une magnifique hacienda. Tout est parfait. Un mariage dans l'aristocratie mexicaine, d'une élégance rare et d'une simplicité sans pareille, comme il est de mise dans ce milieu. Et comme d'habitude, dans les mariages, mes copines repèrent les célibataires et tentent de me les "vendre". Dont Handrea. Il a un côté Pablo escobar, dealer de haut vol de coke, en costume. Le hasard fait que nous sommes assis l'un à côté de l'autre lors du déjeuner. La noblesse, ça me rend nerveuse. Je ne crois pas au prince charmant qui se casse les pieds à caser un escarpin abandonné, qui plus est au pied d'une domestique...Je crois qu'on échappe peu à ce milieu. Je crois que c'est une machine implacable qui te rattrape toujours.

Handrea est charmant. Je me moque gentiment de lui. De sa cravate. Sa famille étant franco-mexicaine, il vit à Paris. Les bras m'en tombent, nous vivons dans la même rue ! Je le regarde effarée, et cette coïncidence ouvre la porte, fermée jusque-là, sur une entreprise de séduction. Il m'intimide. Il est brillant, d'une culture rare, extrêmement bien éduqué, drôle, le gendre idéal. J'ai l'impression de ne pas être à ma place, sensation familière, mais encore plus que d'habitude. L'alcool aidant, la soirée passant, nous nous retrouvons comme deux ados en train de s'embrasser et plus si affinités au fond du jardin. Notre entourage rit sous cape. Handrea et moi, c'est l'association la plus improbable de l'année. Ça m'amuse. Lui aussi. C'est juste un moment d'égarement, bien entendu. En tout cas, c'est comme ça que nous le vivons, en sachant que les lendemains déchantent toujours. Sauf que je commets l'erreur monumentale de coucher avec lui. Quelque chose de très pulsionnel. La légèreté a cédé la place au désir. Et...

Et c'est incroyable. Se noyer dans un autre être humain. Tutoyer les anges, entrevoir l'existence de Dieu. Handrea et moi, nous sommes dépassés par ce qui nous arrive. Et je ressens une trouille infernale. Le lendemain matin, je me réveille dans la maison familiale, en sachant parfaitement que dans cette famille très catholique, l'ambiance ne va pas être des plus détendues au petit-déjeuner. Mais Handrea a fait deux choses qu'il n'a absolument pas l'habitude de faire. La veille au soir, après notre premier baiser, il m'a pris dans ses bras devant tout le monde, lui, qui est la réserve incarnée. Et il a « bravé » les tabous familiaux en me faisant dormir dans la maison. Et c'est justement ce qui me fait chavirer et m'effraie en même temps car je sais pertinemment les limites de ces provocations. Pour ceux qui la connaissent, il existe une photo de moi, ce lendemain matin. Celle avec le chapeau blanc d'Yvan. La plus belle photo de moi, il paraît. C'est Handrea qui l'a prise. C'est peut-être la seule chose qui reste de cette histoire avec "la ritournelle" de Sebastien Tellier...

Dimitri me chambre dès qu'il m'aperçoit « Alors, bien dormi madame la comtesse ? ». C'est une erreur de casting, ce n'est pas moi, je me suis déjà trompée de chemin. Et je sens que je vais me faire mal. Je perçois déjà la fin. Et je vais pourtant m'exalter. Je vais être d'une maladresse incroyable. Cela fait peu de temps que j'ai quitté mon ex-mari, et je suis démunie dans les relations de séduction. Je suis rentrée à nouveau dans l'arène, et je ne sais pas comment m'y prendre avec les taureaux qui défilent autour de moi.. Mais mon incompétence en matière de relations amoureuses post mariage me laissait relativement indifférente. Jusqu'à Handrea. C'est une corrida suicidaire, je le sais. Il va me mettre à terre, je le sais. Dimitri me le répète lors de nos échanges de mails : « Fais attention. Tu t'emballes trop ». Cette saloperie d'espérance...

Les semaines qui suivent sont magiques. Même si je suis plus silencieuse que d'ordinaire. Handrea est dingue de musique, nous enchaînons les concerts, passion commune qui maintiendra toujours un lien entre nous. Notre autre point commun, c'est la perte d'un parent, orphelin de père pour lui, de mère pour moi. Vous ai-je déjà dit  que mes derniers amoureux étaient tous dans ce cas là ? Etonnant, non ? Guillaume, Handrea, Théo, Gabriel. Avec Handrea, nous l'évoquerons une seule et unique fois.  Pour le reste, c'est musique, ballade en scooter, restos, cinéma en plein air. C'est l'été. Quand je dors chez lui, c'est follement pratique, en deux minutes, je suis chez moi. La douceur d'un mois de juillet, il fait beau et je suis heureuse. Mais je ne me laisse jamais aller. J'attends la fin. Chaque jour. Je suis un pantin désarticulé entre l'espoir fou et la lucidité froide. Mes attitudes sont donc désordonnées. Handrea n'est pas mieux. Parfois, il me regarde comme si j'étais une bombe à retardement. Nous sommes déstabilisés. J'ai souvent envie de fuir en courant. Particulièrement quand il me présente ses amis. C'est là que me saute à la figure l'impossibilité absolue de cette histoire. Ses amis sont, pour la plupart, snobs. Je me sens mal à l'aise. Je n'ai pas de nom, pas de particule. Une de ses meilleures amies, fielleuse, qui a la délicatesse de me montrer des photos de Handrea et de son ex, en me souriant, droit dans les yeux. La première fois que je la rencontre. Et un long regard échangé avec lui, le jugement dans le mien, la perspicacité dans le sien. Et la quasi-absence de communication. Nous ne parlerons jamais de nous. Notre relation. Nous n'emploierons jamais le « nous » à notre propos. Nous conjuguons le « je » et le « tu ». Lors de ce dîner, un des convives viendra à mon secours. Il me regarde et se tourne vers mon compagnon. « Elle est exceptionnelle » dit-il à Handrea. Celui-ci acquiesce avec conviction. « Oui, elle est exceptionnelle ». M' a t il vraiment pris la main sous la table à ce moment-là, lui si peu démonstratif ? Ou est-ce que j'ai rêvé ?

Mais Handrea s'en va. Retourne au Mexique pour plus d'un mois. N'importe quel être humain doué de raison aurait mis cette histoire entre parenthèses. Mais je ne sais plus comment on doit se conduire. Mariée cinq années, j'ai tout oublié. Je fais n'importe quoi. Je me demande s'il pense à moi et mes vieux démons me rattrapent. Au lieu de lui foutre la paix, je veux à tout prix exister. Ou je veux à tout prix tuer dans l'œuf cette histoire. Je deviens donc insupportable. J'ai probablement gâché le peu de temps qui nous était imparti dans cette existence. Un de ses meilleurs amis me l'a dit après. . «Au Mexique,  il m'a dit qu'il était amoureux. Je n'ai pas tellement compris ce qui s'est passé, pourquoi il t'a quitté après ». Quand il rentre, il ne l'est probablement plus. Amoureux. J'aimerais qu'il me le dise. Mais non. Ou il l'était encore et c'est moi qui est étranglé de mes propres mains ces sentiments si fragiles. Car je l'étouffe. L'air nécessaire au cœur des hommes, je l'en prive, je l'avale, je m'étrangle avec. Je le harcèle, j'exige, je m'affole, je m'agite.

« Ça le fait pas »

Allez, je vais être honnête. Je suis une hystérique dans cette histoire. Le pantin désarticulé oscille entre la gentillesse à coup de petites attentions musicales et les revendications d'une cgtiste de l'amour. Lui aussi, c'était un pantin désarticulé. Déchiré entre ses devoirs, son éducation, son rôle  présupposé et ses folles envies, sa volonté d'être libre, d'être un peu plus rock'n'roll que sa vie ne l'autorisait. Il partait en vacances faire du surf, dans des lieux paumés. Il préférait des squatts aux grand hôtels qu'il pouvait largement se permettre. J'étais quoi, au milieu de ce bordel ? J'étais probablement ce qu'il ne pouvait pas être.

« Ça le fait pas »

Un samedi soir, Handrea me dit qu'il souhaite rencontrer mes enfants. Je suis sidérée. J'ai parfaitement compartimenté jusque-là. Je crois qu'il ne se rend pas compte. Jamais mes enfants n'ont rencontré les hommes qui ont pu se succéder dans ma vie après leur père. Je lui signifie l'importance de cette démarche. Et encore une fois, nous ne nous comprenons pas. Lui, trop léger, trop frivole par rapport à ça. Moi, trop pesante, trop empêtrée dans mon quasi-rôle de veuve sicilienne... J'en fais une affaire d'Etat. Rétrospectivement, je réalise à quel point j'ai été ridicule, à quel point j'ai été frénétique.

« Tu es une nana géniale mais ça le fait pas »

C'est tout ce que Handrea trouve à me dire pour me quitter la semaine d'après. Aucune autre explication. Oubliée, la proposition de rencontrer mes enfants. Il me poignarde, là où je suis la plus fragile. Car la symbolique de la rencontre avec mes enfants m'a poussé à espérer pour de bon. Et mon instinct d'auto destruction a pris le dessus.  Je l'ai poussé à bout. J'ai exigé encore une fois des comptes et des rencontres. Une fois de trop. Mon hystérie trouve là son paroxysme. Je suis chez lui, je tourne dans le salon comme une bête en rage et j'ai ces mots d'une prétention tyrannique

« Tu fais la connerie de ta vie »

Je n'oublierais jamais cette scène. Je marche, je tourne, je déambule, je tourne et je retourne. Handrea, derrière moi, n'osant pas s'approcher, me suivant de près pourtant. Et quand il renonce, épuisé par mes tours de manège, c'est moi qui me colle dans ses bras en le suppliant quasiment de ne pas me quitter. Il n'aura pas un geste. Un sentiment cuisant de honte. Qui persiste encore aujourd'hui.

« Ça le fait pas » versus « tu fais la connerie de ta vie ». Nous ne pouvions pas lutter. Je suis humiliée et ce n'est même pas de sa faute. Je me suis humiliée toute seule. Ce fut une baffe salutaire. Une claque monumentale pour laquelle je ne le remercierais jamais assez. Mais nous n'en sommes pas là pour l'instant. Je suis effondrée. Mais ce n'est pas à cause d'Handrea. Il est un prétexte. Je prends conscience que mon comportement est invivable. Que c'est trop pour un seul homme. Que ce que je cherche, c'est qu'un homme rattrape toutes les saloperies de mon ex-mari. Rattrape mon mariage et mes croyances détruites. C'est inhumain. C'est impossible.

Pourtant Handrea va me faire cadeau, sans le savoir, d'une belle espérance. Moi, qui rejetait Dieu autant que mon enfance, je me réconcilie avec lui. Il est croyant, il en parle avec un tel naturel, que je remets en question mon athéisme. Et l'évidence s'impose. Je suis un humain croyant. Une sensation incroyable de paix après un combat inconscient. Dieu est revenu et avec lui la disparition du chaos. La vie a, enfin, un sens et c'est un soulagement.

Il me faudra au moins ça. Deux jours après notre rupture, et puisque nous vivons dans la même rue, j'aperçois Handrea sur son scooter avec une fille à l'arrière. J'éclate de rire comme à chaque fois que je m'aperçois que j'ai été trompée. Apparemment, « ça le fait » avec une autre.  Je suis en rage après Handrea. Je lui envoie un mail digne. Il me répond que c'est n'importe quoi. Cette fille évidemment, bien sûr que non...Je lui enverrais une lettre très dure, jugeant et condamnant sans appel ce qu'il est. Une lettre violente comme je sais si bien les écrire. Les quelques mois qui suivent, nous dînons ensemble de temps à autre. Je ne comprends pas pourquoi à chaque fois que nous sommes sur le point de nous dire au revoir, je sens qu'il me regarde intensément au bord de faire ou de dire quelque chose qui ne viendra jamais. C'est infernal. Je voudrais qu'il déménage. Je change de trottoir quand je le vois démarrer son scooter avec une fille qui attend à côté, j'accélère, tourne dans une rue car je ne veux pas le voir comme cette fois où il a fallu que je dise bien gentiment bonjour.  Mon seul recours vient de Dieu, je passe des heures dans des églises, à trouver du réconfort dans le regard bienveillant de sainte Marie, à qui je me confie, que j'assomme à coups de pourquoi, à coups d'interrogation.

Mais la question, la vraie question, c'est est-ce que j'étais amoureuse de lui ? Je n'en sais rien. Oui. Non, car je ne sais même pas vraiment qui il était dans notre histoire. Et je crois qu'il ne savait même pas qui j'étais lui aussi. Nos silences emportaient tout. Même aujourd'hui, j'aimerais une explication à cœur ouvert avec lui. Savoir. Vraiment. Mais Handrea n'est pas un homme à qui tu oses poser des questions. Il donne l'impression qu'il va balayer d'un geste léger vos questions en vous faisant sentir que c'est parfaitement mal élevé. Et quelle impression, je lui faisais ? J'ai raté le coche une fois. Après l'amour, il a pris sur lui et a lancé une question. Très intime. C'était le premier homme qui s'apercevait d'une « carence » chez moi. Jamais aucun ne s'était aperçu de ça, y compris mon ex-mari. J'ai été incapable de répondre. J'ai répondu que c'était compliqué. J'ai répondu plus tard. Si je peux reprocher à Handrea son mutisme et ses secrets, il me renvoie à mes énigmes et mes aphasies...Deux autistes.Probablement un de trop...

Je n'ai jamais cru à cette romance, bien trop jolie pour être honnête.Bien sûr, la mère célibataire, la Cendrillon avec descendance, allait connaître un destin, vivre avec un petit prince, gentil, beau, intelligent et riche. Ben voyons...Je me ne suis pas pardonnée ces espérances-là. Quand cette idée m'effleurait alors que  je regardais Handrea près de moi, je la repoussais avec violence.

Et quand nous nous sommes quittés, le chagrin. Le chagrin qui s'abat sur moi. Pas sûr que c'est grand chose à voir avec lui. Toutes les larmes que je n'avais pas eues le temps de verser, que j'étais dans l'incapacité de pleurer après mon mariage, se sont mises à couler. Un torrent de larmes.

Il a fallu que j'en passe par une grande phase de désespoir, à me voir vieillir seule, rejetée des hommes, renvoyée à une solitude sans issue. J'étais pathétique. Une période de détresse et de souffrance intense pour qu'un beau jour, j'ouvre les yeux. Au final, j'avais rejoint le conte de fée. Je n'ai pas dormi 100 ans, mais 100 jours. Je m'étais piqué le cœur aux silences d'un homme, quenouille de chair et de sang. Ma vie en sommeil. Je me suis roulée dans le désespoir. Vautrée dans ma tristesse. Endormie dans le mal. Paisiblement. Comme quelque chose d'infiniment familier. Ma mélancolie comme un enfant que l'on porte en soi depuis toujours.  J'ai dormi 100 jours, trois mois et je me suis réveillée. J'ai ouvert les yeux.

Ouvert les yeux sur mon comportement, mes névroses et mon mal être transpirant. Ouvrir les yeux sur mes qualités, un début de confiance en moi. Ouvrir les yeux et commencer à fermer la porte à mes vieux démons. Ouvrir les yeux sur mon histoire avec Handrea, point d'orgue d'une façon de vivre l'amour. Ouvrir les yeux sur mon incapacité à communiquer. L'homme qui lui succédera, je lui dirais tout d'entrée de jeu. Et cet homme-là peut remercier Handrea. Si j'ai pu parler, m'ouvrir, dire toutes mes déficiences, c'est grâce à lui. Il m'a ouvert les yeux. Notre brève histoire a fait éclater en mille morceaux mes schémas amoureux.

Ouvrir les yeux comme on ouvre son cœur. Enfin prête à accueillir un homme sans méfiance et sans paranoïa. Du moins, j'avais conscience que j'étais fabriquée ainsi et je laissais la place au bénéfice du doute.

Ouvrir les yeux sur tous les possibles, sur mon avenir qui s'étendait à l'infini.

Handrea, avec un H, lettre silencieuse pour tout ce que nous ne nous sommes pas dit, et un D au milieu, comme Dieu qu'il m'a laissé en cadeau de rupture. ...

 

Des rencontres et des humains Ep 16

 

J'ai beaucoup menti entre 14 ans et 16 ans. Au-delà, la réalité a dépassé mes espérances et je n'en ai plus eu besoin. Ma vie est parfois devenue un mauvais roman et le contraire m'est arrivé. L'impression de mentir en étant juste. Cette sensation étrange que personne ne va vous croire si vous racontez votre histoire.

C'est curieux, parfois quand je dis la vérité, j'ai les mêmes réactions que quand je mens. Je ne pense pas qu'il existe une personne en ce monde capable de vraiment déterminer à quel moment, je cache la vérité et à quel autre je la jette à la figure du monde. J'en joue. Beaucoup. Rarement. Jamais. Je souris en écrivant.

Mais c'est vrai. La vérité me gêne. M'embarrasse. À mon âge, tout accumulé, j'ai peur après coup. Je me fais peur. J'ai eu chaud plus d'une fois. Je me soupçonne d'en rajouter. Et puis non, la révolte m'attrape, la quête de reconnaissance, probablement. Non, je n'en rajoute pas. Aussi surréaliste que cela puisse paraître, il m'est réellement arrivé tout ce que je raconte. C'est un dialogue permanent dans ma tête, rompue entre tous les points de vue. Car j'aime me contrecarrer. À chaque fois que j'évoque un épisode de ma vie, j'analyse instantanément après ce que je viens d'affirmer. Et immanquablement, je note une déformation. Ça m'obsède. Le mensonge et la vérité sont deux notions qui me fascinent. Je tourne autour, je ne suis sure de rien, j'enchaîne théories sur postulats, errant d'artifices en sincérité.

Je rougis, je bafouille, je ris bêtement, on me sent nerveuse. Je mens. Le rose me monte aux joues, je trébuche sur les mots, un rire fébrile, des gestes brusques. C'est la vérité. Différentes causes, mêmes réactions.

Une fois j'ai menti sans me le reprocher. C'était justifié. De la légitime défense. Personne ne me fera regretter ce mensonge. Je livrais une guerre de tranchées psychologiques et il n'était pas question que je perde. J'étais déterminée à sauver ma peau. Je n'ai pas laissé une brèche à l'ennemi. Je l'ai abattu. Je lui ai coupé les jambes. Les ailes. Un adversaire à ma cause, ma vie, plus aguerri, plus pervers que moi. Il m'a combattu, j'étais désordonnée dans ma défense, trop émotive. Et c'est devenu une arme. Car j'étais évidemment la victime. Alors, aux yeux de mon entourage, il fallait effacer la seule trace qui pouvait faire de moi un être imparfait, la seule brèche dans laquelle une contre-offensive se serait engouffrée. La tache qui me porterait le coup fatal. Pas de remords. Pas de regrets.

Dans la vie de tous les jours, j'en rajoute, je raconte des histoires. Ce sont les événements tels qu'ils se sont passés, mais teintés de romantisme, de fureur ou de fièvre. Plus grand que la vie. Toujours. Et dans ma famille, peut-être dans toutes les familles, le mensonge était présent. L'hypocrisie, ciment des clans ? Probablement.

Qui mentait quand j'étais enfant quand ma mère et ma sœur aînée se déchiraient ? Les deux. Elles se sont noyées dans ces supercheries successives, soupçonnables toutes les deux. Elles ne faisaient que porter nos jolies traditions familiales. Mon grand-père qui portait un nom qui n'était pas le sien. Fruit d'une duplicité. Mon parrain, qui a cinquante ans passés, apprend, dindon d'une farce familiale, tout le monde le savait, qu'il est mon demi-oncle, demi-frère de ma mère. Mon grand-père, amant de sa mère, dont le prénom était Pierre. Cet oncle surgi d'un mirage généalogique, appelé Jean-Pierre à sa naissance. La ressemblance frappante. Le déni aussi...

En revenant à notre cellule parentale, je m'aperçois que le mensonge était un sport familial. Parce que ça facilitait la vie. Ma mère dans un sursaut de lucidité aurait souhaité faire une thérapie de groupe. Mon père a refusé. Ma mère n'a pas trop insisté. Alors, chacun y allait de ses fourberies, de ses propres fictions, alimentant le terreau des impostures qu'aucun ne pardonne et dont tous se vengent, créant la légende familiale.J'ai, bien entendu, comme tous les enfants, cru dur comme fer que ma naissance était une mystification et que je n'étais pas l'enfant de mes parents. J'ai fouillé partout à la recherche d'une preuve, qui me permettrait de m'échapper de la cellule...prison familiale. Peine perdue.

« Ta mère avait le mensonge chevillé au corps » m'a dit mon père. Je crois que c'est une des phrases les plus violentes que j'ai jamais entendu. « Le mensonge chevillé au corps ». Comme le diable au corps. Quelque chose qui l'habitait et la dirigeait. Est-ce vrai ? Ça m'a bouleversé pendant des semaines. Des trois sœurs que nous sommes, l'aînée la hait, la cadette la sanctifie, et moi ? Je l'humanise. Je navigue en eaux troubles entre l'amour aveugle et le jugement sans appel. Je la rêvais parfaite, je vis avec ses erreurs.

J'ai vécu « seule » avec ma mère pendant une certaine période. L'année précédant l'officialisation du crabe qui marchait dans sa tête. C'est curieux, mon mensonge le plus énorme date de cette période. J'étais amie avec une fille de mon âge. Rachel.Aussi petite que j'étais grande, aussi blonde que j'étais châtain, nous n'avions rien à voir ensemble physiquement. J'ai fait croire, en dépit des évidences, que Rachel était ma demi-sœur à la moitié de notre petite ville de province. Une histoire sordide. Mon père aurait trompé ma mère et aurait eu Rachel, fruit d'un adultère. En écrivant, je ris toute seule, puisque mon mensonge était une vérité ignorée de moi-même. Papa travaillait loin, et a probablement, sûrement, incontestablement, trompé ma mère avec sa meilleure amie à cette époque. Ils étaient dans la même ville, ma mère loin, nous n'échappons ni aux clichés, ni aux caricatures, et ils sont tombés à pieds joints dedans.

Rachel s'est prêtée au jeu un certain temps, mais l'inutilité de cette distraction d'ado lui a vite sauté aux yeux. J'ai persisté, seule. En dépit du bon sens. Des évidences. Je crois n'avoir jamais reconnu ce mensonge auparavant. Je le trouve tellement débile et navrant que je l'ai rangé dans la case de la honte.

Si j'ai choisi Rachel, cette rencontre faite au hasard des classes de collège, c'est bien parce qu'elle correspondait à un idéal. Elle était très "fille", extrêmement calme, se tenant droite comme un I, pleinement consciente, qu'elle était jolie, blonde, et soignée. Tout était rangé à la bonne place chez elle. Toute sa vie était à la juste place. En l'adoptant, en faisant d'elle ma demi-soeur, j'achetais une place. Une justification à mon existence. Car si nous faisions partie de la même famille, j'avais un peu d'elle en moi. Et j'étais prête à tout pour ça.

Si je décide de parler de l'épisode "Rachel" aujourd'hui, c'est que finalement, je n'ai plus besoin de cette filiation fictive. Je trouve jour après jour ma place. Je l'ai trouvée. Et Rachel fut le mensonge le plus criant de mon errance. Je l'ai doucement perdu de vue, je suis restée un peu technique avec cette histoire, l'évoquant de loin en loin pendant les deux années qui suivirent.

Après ? Bah, une négociation avec la vérité comme nous tous. Petits arrangements entre amis. Toute vérité n'est pas bonne à dire, non plus. Pour protéger. Épargner. Quand le mensonge devient trop toxique, par contre, il faut l'incendier. Nul n'est dans la vérité absolue. Notre vie est une succession de petits mensonges, des omissions, comme des cailloux semés par le petit poucet, tenté de retrouver son chemin au milieu d'un dédale d'interprétations des évènements. Devenir adulte, c'est aussi accepter de vivre avec des notions que, jeunes, nous rejetions en bloc : l'hypocrisie. Les faux-semblants. Pour vivre ensemble. Les autres et nous. "Ensemble. Tout contre. A distance. Mais ensemble."

Et puis à côté, il y a  notre dialogue intérieur. Je crois qu'une vie se mesure avec le regard que l'on porte dessus. Et tant de prismes différents. Où commence le mensonge vis-à-vis de soi-même ? Un jour, je considère que j'ai une vie formidable, qu'elle a du sens. L'autre, j'analyse méchamment, ma vie est petite et minable. Tout ce que je déteste. Et pour rendre tout cela supportable, je fais "danser les malentendus, des kilomètres de vie en rose"*....Je bluffe.

Arman Melies a raison, la vie est un casino, partie de poker éternelle, où les jeux ne sont pas forcement faits, mais où le bluff s'avère  souvent nécessaire. Se coucher, faire une grosse blinde, l faut bien tromper l'adversaire, et nos cartes. Mentir pour gagner provisoirement la partie.

« Qui connaît l'enjeu ? Qui connaît la mise ? Qui connaît les règles du jeu ? »


 

 

Des rencontres et des humains Ep 15

 

Je vais évoquer une période étrange de ma vie, une tranche qui ne s'est pas renouvelée et qui ne le sera jamais. Quand j'ai quitté Rodrigues, je me suis retrouvée seule. J'avais un boulot dans un restaurant. Tous mes potes dans la ville dans laquelle j'étais ne me contactaient pas et les autres étaient sur Paris. J'étais seule. Très seule. J'avais une copine. Angélique et c'était tout. Et surtout ça me convenait parfaitement. Je ne recherchais pas le contact. Une période de repli sur moi-même.J'ai commencé par me louer un appartement qui me convenait. Dorénavant, ce sera toujours la même configuration que je rechercherais : pas de vis-à-vis, une grande pièce à vivre plutôt que plusieurs petites pièces. Mon appart à Bordeaux sera le premier que je choisirais vraiment. Un deux pièces, avec une petite chambre moche et sombre qui me servira de grand débarras, et un immense salon avec deux énormes fenêtres donnant sur une petite rue typique de la ville. Ensoleillé. Perché dans le ciel et spacieux pour une personne seule. Pas de télé. Juste des livres et la musique. Pas de meubles ou peu. Je ne me suis jamais vraiment installée dans cet appart et pour cause. J'ai passé deux années dans ce havre de paix et je travaillais comme une brute. Je me souviens d'un endroit calme, reposant, zen. Je jette des draps blancs sur tout. Une maison comme fermée pour l'hiver. Baignant dans la lumière d'été.

À la sortie de mes "brillantes" études, il n'y avait pas de boulot. Je me suis donc retrouvée caissière à tiers-temps dans un restaurant appartenant à trois hommes. Puis barmaid. Puis serveuse. Puis à temps plein. Puis responsable des serveuses. J'étais arrivée bon an mal an à 10 000 balles par mois plus les pourboires. C'était cool. Et je ne faisais rien que bosser, écouter de la zic, boire un coup de temps en temps avec ma cops, et lire. Rien d'autre.

Enfin, pas tout à fait. J'ai entretenu une relation avec un de mes patrons. Max. Pendant deux ans. Et je n'ai jamais couché avec lui. J'avais 26 ans, lui allait sur ses 50 ans. Max est dingue. Max a le sens des affaires mais il aurait aimé être un artiste... C'est très compliqué pour définir notre "liaison". Max commence à m'appeler. Pendant des heures. C'est un égocentrique, il se tape complètement de comment je vais. Il parle. Il fume des joints. Toute la journée. Et il me fait rire. C'est un enfant. Il débarque chez moi, se fume un splif, danse, me raconte sa vie. Ce sont des sketches à n'en plus finir...Il m'apprend des règles que je n'oublierais jamais et que j'applique encore, voire de plus en plus. Personne n'est au courant. Il gare sa moto dans une petite rue, monte les escaliers, et fait son show que j'écoute parfois distraitement. Je suis son exutoire. Je suis sa parenthèse. On s'embrasse parfois. Mais ce ne sera jamais une relation franchement sexuelle. Ni platonique non plus. Un entre deux des plus bizarres. Pourquoi ? Pour des raisons qui ne regardent que nous. Je suis sa pote en fait. Et je suis son ennemie quand il devient paranoïaque. Il me pourrira la vie de temps à autre. Jusqu'à me rendre malade.

C'est une relation dont je ne parle jamais. Ou très peu. Comment expliquer ? Comment définir ce qui n'existe pas dans notre société ? Ou si cela existe, cela reste confidentiel. Une relation de malades mentaux. La rencontre de deux névroses. Qui m'a envoyé à l'hôpital...

Un beau jour, Max débarque et m'annonce qu'il a l'intention de nous organiser un voyage en moto jusqu'au Maroc. En cachette de tout le monde. Quand j'y repense, je me dis que nous devions être sacrément perchés tous les deux à l'époque ! Nous partons. Bordeaux-Madrid. Un hôtel de taré, son pote fascinant, et une corrida. Madrid-Algeciras. Traversée. Tanger. Tanger-Chefchaouen. Ambiance, ambiance dans ce bastion de la vente de shit..Max en achète et il commence à se cartonner la gueule. Mais on se marre. J'adore le Maroc. On fait des km en moto. C'est notre easy rider à nous. Fez. Hôtel de luxe. Piscine délirante. Magnifique. Et le désert. Max a prévu une nuit là-bas et c'est là que les choses ont dérapé. Max fume non-stop depuis quatre, cinq jours. Moi aussi. Nous sommes défoncés, au beau milieu de nulle part.

Vous êtes déjà allé dans le désert ? C'est quelque chose. L'humain infiniment petit face au désert infiniment grand. Le vide absolu. Le silence absolu. Des millions d'étoiles. Un marocain, Max et moi. C'est une atmosphère lourde. Je me sens déstabilisée. Légèrement angoissée. Et Max va m'achever par une phrase malheureuse. La seule dont je me souviens car nous sommes très silencieux depuis que nous avons rejoint le désert.

"Je pourrais te tuer là, personne ne saurait jamais"

Il n'a rien tenté, entendons-nous bien. Pas un geste. Mais j'ai pas dormi de la nuit. J'ai eu peur. Vraiment la trouille. C'est idiot, non ? Pas tant que ça. Je l'en croyais capable.

Le reste du voyage s'est passé dans un climat pas possible. C'était génial mais notre relation avait glissé vers quelque chose de malsain et mon instinct d'autoconservation fonctionnait à plein régime. Ouarzazate. Point final. Je rentre en France en avion, Max continue en moto vers Marrakech où il a un riad. Je lui annonce que je continue mes vacances avec Angélique en Espagne. Il n'apprécie pas. Je suis devenue sa chose. Je dois faire ce qu'il veut. Je résiste. Beaucoup d'hommes dans ma vie ont cru que j'étais leur chose. Je dois engendrer ce sentiment. J'ai une part de responsabilité, c'est certain. Je suis peut-être une grande gueule, une emmerdeuse, une chieuse mais je suis très cool avec mes mecs. Je suis très compréhensive, plutôt douce. Et je me laissais malmener facilement, en fait. J'ai longtemps associé l'amour à la douleur. Chose que je ne fais dorénavant plus.

J'ai à peine le temps de rentrer à Bordeaux que je repars. Les vacances en Espagne tournent au cauchemar. Mon trip marocain a fait des dégâts, je somatise comme une malade. Je rentre en France en urgence avec le ventre noué par l'angoisse, j'ai mal et en plus je fais une infection dans le cou (un problème de dents qui a dégénéré bizarrement). Je rebosse mais l'abcès s'étend et je me rends aux urgences. Ya pas photo, ils me gardent et m'opèrent en urgence. À 24h près, c'était la septicémie...J'ai failli en crever. Je me suis toujours démerdée pour finir à l'hôpital quand j'allais très mal psychologiquement. J'adore être là-bas alors que je déteste l'odeur. Les horaires, les contraintes, j'ai l'impression de remettre de l'ordre dans ma vie. J'en reparlerais.

Je me remets et doucement et au travail. Max avait lancé un grand projet avant de partir. Monter un bar de jazz à côté du resto, un beau projet que je vais monter avec lui de A à Z. Je bosse 7 jours sur 7 comme une abrutie. Et c'est là que Jean-Pascal débarque dans ma vie. L'ami de Max, cinquante ans au compteur lui aussi. Adorable. Attentionné. Passionnant. Il craque complet sur moi. Et je n'ai de cesse de le faire tourner en bourrique. Soyons honnêtes, je me venge de Max. Celui-ci me fatigue. J'ai eu quelques sex friends pendant cette période mais ma relation avec Max n'est pas due au hasard. Je n'avais pas envie de coucher avec qui que ce soit à ce moment-là. Ça m'arrangeait bien, en fait. Je vivais seule, très contente de cet état de fait, je ne voulais pas d'un mec sur le dos, je ne voulais personne sur le dos, ni amis, ni mecs, ni famille. Max me permettait d'avoir des conversations de temps à autre avec un humain. Du moins hors boulot. Celui-ci n'ose trop rien dire quand je me laisse séduire par Jean-Pascal. Il n'est pas mon mec, il n'a aucun droit. J'ai donc une liaison avec Jean-Pascal. Et je couche avec lui. Mais je le quitte. Souvent. Je suis fatiguée. Épuisée. Gentil, Jean-Pascal m'invite à une escapade parisienne. Hôtel Costes, dîner "privé" chez Ducasse qu'il connaît bien, déjeuner avec des professeurs de neurologie, des écrivains, il fait tout pour m'éblouir et me faire passer un moment rare. J'en ai déjà parlé. Peine perdue. Je suis odieuse. Et je claque la porte, le laissant seul dans cette chambre sublime.

Je réalise que ça ne va pas du tout. Ma vie est devenue un grand n'importe quoi. Pour faire court, le projet de bar  se termine. Je suis lessivée. Les choses tournent mal avec les autres patrons. J'en peux plus et je démissionne en claquant la porte.

Je claque la porte de ma vie, en fait. Et c'est là que la femme de Max intervient. Ha oui ! Je ne vous ai pas dit que Max était marié... Je m'entends très bien avec Coleen. Elle est le seul être humain sur cette planète à supporter Max longtemps. Il a toujours eu le même système relationnel. Avant elle, Max a été marié une première fois et je suppose qu'il a rencontré Coleen de la même façon que moi. Mais c'est une femme exceptionnellement intelligente et il a divorcé et l'a épousée. Elle sait. Elle sait que Max a besoin d'un homme, d'une dame de compagnie. Alors les règles sont très claires : la semaine, Max fait ce qu'il veut. Mais les week-ends sont consacrés à la famille, dans la maison au bord de la mer. Et il respectera toujours ce carcan.

C'est Coleen qui me ramasse, en miettes, en fait. Je sais qu'elle sait. Et contre toute attente, le salut viendra d'elle. Elle souhaite m'engager et travailler avec moi dans l'immobilier. Je n'y connais rien, c'est pas grave, elle m'apprendra tout. Elle a un problème en fait. Colleen est malade. Elle a l'hépatite C. À l'époque, peut être encore maintenant, c'est compliqué. Et Coleen fait partie d'un protocole de test de médicaments. La seule chose qu'elle me demande, c'est de pallier ses absences et de la couvrir quand elle est trop malade, bloquée chez elle, à vomir à en crever, ou a être couchée sans forces.  Elle me demande de la protéger professionnellement. Et je le ferai. C'est curieux que la femme de mon amant qui n'en est pas un , me fasse confiance, non ? À vos yeux, certainement, mais finalement, pas aux miens. Max est ravi. Même s'il est un peu vert de me perdre comme "homme de main", il est rassuré sur mon avenir. Et il adore que nous soyons amies.

Avec Coleen, ce sont des discussions sans fin sur la psychologie, le sens de la vie. Elle est à la recherche de réponses. Moi aussi. Elle est douce. Nous sommes amies même si une distance respectueuse est maintenue par elle et par moi. J'aime qu'elle éclate de rire et je n'aime pas quand elle se sent mal. Quand elle arrive, petite chose ravagée par les médocs qui la rendent malade autant qu'ils la soignent. Mes rapports avec Max s'espacent au fur et à mesure que mes relations deviennent proches avec Coleen. Je ne peux pas être « l'homme de main » de deux personnes. Pas en même temps. Il ne faut pas se leurrer. Je suis devenue la dame de compagnie de la femme de Max. Ils se ressemblent ces deux-là, finalement. Que les choses soient claires, j'y trouve mon compte. Max fut un mentor, Coleen aussi. Ce seront les derniers de ma vie. Max me remplace. Il y a toujours eu quelqu'un pour jouer ce rôle là dans sa vie, homme ou femme.

Mais avant de commencer à bosser avec Coleen, nous savons que je dois impérativement me reposer. Elle et Max m'expédient à Marrakech dans leur riad. Le jour où je dois prendre l'avion, j'ai une tuile de passeport. Un contretemps. Un hasard qui n'en est pas un à mon avis. Par ce retard, je vais rencontrer Coleen dans la rue de manière totalement innatendue. Nous discutons et elle me propose de me filer des bouquins pour mon séjour. Je repars avec deux tonnes de livres, dont "la prophétie des Andes" et la suite qui est une série de bilan à faire sur soi-même, en fait. « La prophétie des Andes «  est un livre probablement risible mais que j'aime bien. Je ne parle pas de style, mais j'aimais cette idée qu'il y a du sens aux coïncidences. Ça m'est resté. Je suis toujours très attentive à ce genre de choses.

Je m'envole à nouveau vers le Maroc. Seule. Je vais y passer un mois. Je ne parle à personne. Je lis et j'écris comme une malade. J'envisage de m'installer définitivement à Marrakech. J'entame une introspection d'un mois. Je fais tous les bilans de la prophétie des Andes. Depuis la mort de ma mère, jamais je ne m'étais posée comme ça. Je réponds scrupuleusement à toutes les questions posées. J'en pleure parfois. Je percute souvent. Le riad est génial. Il respecte l'architecture locale mais les rambardes des étages ressemblent à celles des bateaux. C'est magnifique. J'écris encore et encore dans ma chambre perchée, tout en haut, à côté de la terrasse. Nous sommes en février et il fait beau. Je me baigne. Je rentre à pied, traversant Marrakech. Je bois des thés à la menthe. J'écris. Je me perds dans les dédales de cette ville. J'écris. Je ne veux aucun échange avec qui que ce soit. J'écris.

En partant, pour rentrer en France rejoindre ma nouvelle vie, je vais dessiner. Ce que je ne fais jamais. Je prends une jolie feuille, je dessine et écris un texte. Que j'affiche dans la chambre que j'abandonne. J'ai eu Max au téléphone, il y a deux ou trois mois, en novembre 2008, je crois. Mon "oeuvre" est toujours accrochée dans leur chambre du riad. Ça m'a fait plaisir. C'était le point d'orgue d'une période de solitude choisie. Désirée. Voulue.

Ce billet, c'est deux ans de ma vie. Dense. Riche. Inoubliable. Complexe. Tordue. Mais j'aime savoir que Coleen & Max vont bien. J'ai beaucoup appris à leur contact. Je sais que j'ai un penchant pour les relations hors normes. Des liaisons dangereuses. Plus j'écris « Des rencontres et des humains », plus je le pointe du doigt. C'est moi. Je me suis construite ainsi. Ça m'a rendu plus humaine, plus empathique. Je suis capable de comprendre l'incompréhensible. De plus en plus. Je crois que j'ai toujours voulu être hors limites. Hors équilibre. Hors.

Reste de cette histoire, le Maroc, de la solitude enchantée, des pas tracés le long de ballades, une retraite, une vraie, faites e remise en question, d'espoirs, et de paix.

« But theses scars on my face... In my heart there's traces of many personns before
I'll be stronger than my past. the future may still give me a chance, again»

Je vais rencontrer mon ex-mari juste après...

 

 

 

 

Des rencontres et des humains Ep 14

 

Il était une fois, une ravissante princesse. Elle était une merveille d'intelligence, de pertinence, et d'humour. Elle était ravissante, gracieuse et pleine d'énergie. Un jour, elle écouta une chanson et s'écria :

« C'est étrange, cette chanson me rend toute drôle, elle me rappelle quand j'étais bébé »

Cette charmante princesse venait de découvrir la nostalgie, ce sentiment si doux et à la fois si triste.

Chanter, parler, s'exprimer. Choses que notre princesse avait découvertes tardivement. Elle était restée relativement silencieuse pendant ses premières années. Car sa mère comprenait tout. Et sa mère était tout le temps là. Sa mère était le château, la forteresse qui l'entourait. À quoi bon courir le monde ? Sa mère était le monde. Sa mère pensait que cette citadelle était bien jolie. Mais la princesse voyait bien les fissures dans les murs, l'eau qui passait à travers le toit, les portes arrachées, les tuiles inexistantes. Son monde était fêlé. Mais c'était le seul qu'elle connaissait, alors elle le trouvait merveilleux. Même en proie aux doutes. Ces doutes qui l'empêchaient de dire à voix haute comme pour confirmer « Ce que tu as construit, chère Maman, c'est merveilleux ». Car, notre princesse ne pouvait pas confirmer chose pareille, c'était faux. Alors, elle préférait le silence et ne parlait presque jamais. Et les seuls mots qu'elle prononçait étaient compréhensibles uniquement par sa mère. Car elle était toujours là.

Face au silence de sa fille, la mère commença à s'inquiéter. Pourquoi ne disait elle pas que la vie ensemble était féerique ? Puisqu'elle y consacrait une énergie dingue ! Qu'elle, sa mère, faisait tout pour que leur royaume se maintienne en dépit des agissements du roi. Oui, le roi. Le propre roi de ce monde détruisait tout ce que la reine construisait. Inlassablement. Il ne voulait pas de ce château. Il adorait la petite princesse mais cela ne l'empêchait pas de rentrer dans des colères monumentales, qui le conduisait à mettre le feu partout, à anéantir toute tentative de restauration de ce qui fut. Tel Attila, il semait la destruction sur son passage. Sa seule tendresse était pour la princesse.

Et la reine mit au monde, leur monde, un petit garçon. Un petit prince. Cela empira les choses. Car le roi avait perdu un fils d'une première union. Un garçon mort noyé par accident. Cette douleur, chevillée au corps du roi, amplifia et celui-ci supportait mal la vue d'un nouvel héritier mâle. Ses pleurs, ses rires, son existence même était une insulte au disparu. Le roi n'y pouvait rien, c'était bien plus fort que lui. Et quand il faisait des efforts, le chagrin l'envahissait tôt ou tard. La naissance de ce fils fut un lot de dynamite posé dans leur château. Et cela explosa. Les flammes cernèrent la forteresse déjà en péril. La reine, sa princesse et son petit frère s'enfuirent au loin. Et la reine, courageusement, entrepris de fonder un nouveau royaume. Le sien. Libre et indépendante. Même si la solitude était éprouvante, cela valait mieux que de subir les foudres du roi.

La petite princesse put faire la différence. Certes, ce n'était plus vraiment un château, c'était une cabane mais sa mère riait. Souriait. C'était très étrange pour la princesse. "Maman pouvait rire ? Maman pouvait sourire ?". Émerveillée par ce phénomène, la princesse, quinze jours après leur fuite, se mit à parler. La reine ne pouvait pas le croire. Alors, c'était ça ? Le silence de sa fille était le sien. Tout ce qu'elle n'avait pas dit, la souffrance, la révolte, écrasées par cette volonté de sauver un royaume chancelant, tout cela avait trouvé refuge au sein de sa propre chair et de son propre sang. Sa fille ne parlait pas car, elle, sa mère, ne verbalisait pas l'essentiel, ce qu'elle ressentait vraiment. La reine parlait, certes, mais toujours pour mentir, au final. Elle prétendait être heureuse à l'époque de la vie commune avec le roi mais c'était un mensonge. Et sa fille avait préféré renoncé à la parole plutôt que sortent de sa bouche des mots contraires à ses émotions.

La princesse ne se lassait plus de parler. Mais elle était consciente que leur nouvel empire demandait beaucoup de travail. Alors, elle se mit courageusement au travail, elle si petite. Elle fut organisée, responsable. La reine, très préoccupée par ce nouveau défi n'avait pas forcément le temps de jouer, de s'amuser. La petite princesse en déduisit qu'il fallait être sérieux dans la vie. Et surtout maman était tellement fatiguée par moments. Et son père qui ne venait jamais la voir. Il fallait être à la hauteur. Maman était partie, avait quitté son père. Lui, ne s'intéressait pas vraiment à elle. Il fallait donc être parfaite pour que tous ceux qui la côtoient ne la quittent jamais. La petite princesse y mit tout son cœur. Surtout elle s'acheta une paire de chaussures magiques qui empêchait les enfants de s'envoler trop haut, au pays des rêves et des jeux. Ces chaussures étaient en plomb pour que toujours les pieds de la princesse soient vissés au sol, dans la réalité. La princesse devait être adulte. Elle ne joua plus. Elle aida sa maman.Elle tut ses chagrins et ses peurs pour protéger sa mère. Celle-ci n'avait pas besoin d'ennuis supplémentaires. C'était si dur, si compliqué apparemment de gérer un tout nouveau royaume autonome. La petite princesse était très réservée, responsable, encore responsable, toujours responsable. Beaucoup trop pour une enfant de son âge. La reine était très fière. Leur pays s'améliorait. Cela devenait confortable. Et c'est vrai que l'attitude de sa fille était une aide précieuse. Cette jolie princesse, toujours vaillante, toujours fiable. Jusqu'au jour où la reine s'aperçut que sa fille ne rêvait plus. Dans ce si joli domaine, l'insouciance n'était pas de mise. Sauf pour le petit prince, protégé à l'excès par sa sœur et sa mère. Et au final, si ,elle, elle riait et souriait à nouveau, sa fille, elle, ne souriait pas tant que ça, tellement préoccupée à être à la hauteur des espérances de tous. Tellement concentrée sur ce but à atteindre. Elle observa attentivement sa princesse. Et tomba nez à nez avec ses chaussures. "Qu'est ce que c'est que ces deux horreurs, noires et énormes ?" Elle essaya de soulever sa fille. C'était impossible. La reine fut bouleversée. Sa fille s'empêchait de rejoindre l'univers des enfants, ce lieu auquel elle avait, pourtant, droit, là haut, dans le ciel.

« Mais je veux que tu t'envoles, mia principessa. Tu dois être insouciante, c'est le temps de ton enfance, tu as toute la vie pour être adulte »

Alors, les choses changèrent. L'objectif du royaume fut de faire revivre, renaître l'innocence, la légèreté. Tous les moyens furent employés pour que la princesse prenne confiance en elle. Ce fut compliqué. Car la reine s'aperçut que si sa fille avait peur de s'envoler, loin du royaume, au pays des rêves, c'était parce qu'elle avait peur que sa mère ne soit pas là quand elle rentrerait. Que sa mère penserait que la princesse l'avait trahie en faisant cette escapade. La reine s'empressa de la rassurer. "Non, non, non ! Envole toi, je serais toujours là à ton retour." Et elle arracha, non sans peine, les chaussures de plomb de sa fille.

Timidement au début, puis de plus en plus régulièrement, la jolie princesse s'offrit des échappées belles. Des parenthèses enchantées. Certes, elle serait toujours plus mûre, plus sage, plus raisonnable que la plupart des enfants de son âge. Mais elle avait rejoint le pays de l'enfance.

Les rires raisonnèrent partout à travers le royaume de cette famille. Et quand bien même, il y eût encore de nombreuses difficultés, c'était la gaieté qui envahit ce territoire avant tout.

La princesse s'appelle Charlotte. Charlotte Lilou. Mon enfant. Lilou, comme le 5ème élément, essentiel à ma vie. J'ai commis de nombreuses erreurs la concernant. Je sais qu'elle en a souffert. Mais je sais aussi que ma fille est actuellement épanouie. Heureuse si tant on peut l'être ici-bas. Je n'ai pas pu l'épargner. Aujourd'hui, c'est un être humain merveilleux. Elle est tellement intelligente, tellement drôle avec son sens de l'humour « froid ». C'est bon de l'entendre rire, chanter dans sa chambre, se prendre pour une star, danser, danser, danser, ricaner avec ses copines. C'est bon de la voir vivre pleinement son enfance. Elle dessine divinement bien. Elle est habile de ses doigts. Elle a un sens aigu de l'élégance, ne commettant jamais une faute de goût. Elle est classe. Dans tous les sens du terme. Je suis fière, tellement fière d'elle. C'est ma plus belle rencontre avec son frère. Différente. Très différente de moi. Elle est tellement "anglaise", tellement « british ». Et je suis tellement italienne.

Carmen Consoli chante dans toute la maison. Charlotte dessine près de moi, dans le salon.

« C'est étrange, cette chanson me rend toute drôle, elle me rappelle quand j'étais bébé »

Je me souviens de ce moment comme si c'était hier. Charlotte n'a jamais entendu cette chanson quand elle était bébé. La musique, si chère à mon cœur, tout le monde le sait, avait bouleversé son petit cœur. Et le hasard, bien que je n'y croie pas, l'avait porté en Italie, pays de ses origines.

Elle s'envolera un jour, pour créer son propre royaume. Sa propre vie. Ce jour-là, ce sera :

"l'ultimo abbraccio mia amata bambina

l'ultimo bacio mia dolce bambina"

Ti amo, mia bambina...

 

 

 

Des rencontres et des humains Ep 13

 

Demain, c'est la journée mondiale du sida. Et je remercie la vie, Dieu, la chance de ne pas avoir été touchée de près. Quoique. Brièvement.

En 1985, on commence à entendre parler du sida. C'est un truc un peu obscur, peuplé de légendes urbaines, dédicacé aux homosexuels et aux drogués, en bref, aux comportements perçus comme déviants. Si tu restes dans le droit chemin, il ne t'arrivera rien. Ben voyons...La préservatif rentre dans nos vies. De temps en temps. Le scandale du sang contaminé démontrera de manière spectaculaire qu'il n'est pas question de déviance mais que ça tombe sur tout le monde. C'est ainsi. On entend beaucoup de conneries. Comme cette personne de ma famille, que j'ai la délicatesse d'épargner aujourd'hui : "De toute manière, tout le monde a fait n'importe quoi dans les années 70, tout le monde baisait avec tout le monde, la nature y mettra bon ordre, ce sida, ça va calmer tout le monde".

 

Nous vieillissons avec cette maladie. Elle est là, installée. Faire l'amour peut tuer, c'est ainsi. Je fais quelques tests, spontanément ou liés à des circonstances, grossesse non désirée, ce genre de choses. Et puis...

Et puis, j'ai vingt-cinq ans. Je vis à Paris depuis 7 ans, je connais trop de monde, trop de sollicitations, c'est le très grand n'importe quoi. Je fais n'importe quoi. Et je rencontre Rodrigue. Il est adorable, très attentionné, très intéressé, en plein craquage pour moi. Je ne l'ai jamais aimé. J'ai éprouvé énormément de tendresse, de respect, mais de l'amour, non, je suis désolée, non.

Il m'accueille dans sa "communauté". En acceptant de vivre avec Rodrigue, j'accepte la collocation avec une dizaine de personnes et cela ne se fera pas sans heurts. Je suis dans un tel état de fatigue psychologique que je me permets de me laisser aimer. Je m'accorde une année. J'en ai besoin, il faut que je me repose. Ça se passe très bien avec lui. Et pour cause, n'étant pas amoureuse, toutes les angoisses que peuvent générer cet état, sont absentes. Je crois qu'il ne s'est jamais fait trop d'illusions sur mes sentiments. Je pense qu'il était juste heureux de pouvoir partager un temps de ma vie. Et moi pareil.

Et le ciel s'est écroulé. La terre a tremblé pour Rodrigue. Ses parents vivaient en Afrique. Il en gardait le souvenir d'une enfance très heureuse, de celles dont on ne se remet jamais vraiment. Et son père a trompé sa mère. A chopé le sida. L'a transmis à la mère de Rodrigue. Situation infernale. Ils sont séropositifs tous les deux. Deux drames simultanés. La confiance qui s'écroule et la probable condamnation à mort. Nous sommes en 1995 ou 96. Autant dire que les traitements étaient loin d'être au point. Nous n'en parlerons jamais lors des rares déjeuners dominicaux. Je croise de temps en temps ses parents mais je crains que le sujet n'ait été abordé. Coup du destin, cette femme fera partie des mystères scientifiques. Elle redevient séronégative au bout de quelques mois. Un miracle. Le père le reste, payant l'addition d'une banale tromperie le prix fort, le prix du sang.

Je n'ai pas le souvenir que Rodrigue se soit écroulé. Je crois qu'il a encaissé très dignement. J'étais impuissante. L'atmosphère de la rue Barreyre, surnom de cette collocation étrange, s'est plombée. Entre cette terrible nouvelle, et le suicide ou non de la mère de l'un d'entre nous, la vie a frappé fort dans cette maison. Alors, cette association s'est dissoute. Nous avons pris un appartement de notre coté avec Rodrigue. Ses parents se sont installés définitivement en France, il me semble. Nous aussi, dans notre nouvel appartement. Mais nous ne nous faisions aucune illusion nous concernant.

J'ai quitté Rodrigue au bout d'un an comme je l'avais dit. Je n'ai jamais su comment ça s'était passé après. Trithérapie ou non. Et ma vie a continué, épargnée par le sida. Pas d'amis touchés. Pas de morts. Pas de malades. Juste quelques personnes croisées un peu trop pâles, un peu ravagés par la maladie dont on soupçonne qu'ils se battent pour survivre. Des tests réguliers dans des centres anonymes avec l'attente infernale, des regards échangés dans les salles d'attente avec cette question révoltante : "Il y en a forcément un d'entre nous qui l'a. Alors...toi ou moi ?"

Le sida, la maladie de l'amour. Qui peut faucher n'importe qui pour une seconde d'inattention, d'oubli, d'imprudence. Et qui vous amène à marcher seul dans les rues en vous demandant inlassablement : "Cette seconde n'est-elle pas trop cher payée ? Je voudrais tant revenir en arrière. Mais c'est trop tard". L'Afrique en crève. Dans les campagnes reculées de Chine, on en crève sans médicaments. On en crève partout.

Donnez, participez demain. Parce que demain, c'est vous qui survivrez peut-être grâce à la recherche, aux dons. Vous serez accompagné, on défendra vos droits. Oui, vous survivrez. Ou votre enfant. Votre frère. Votre amie d'enfance. Votre collègue de travail. Parce que c'est une saloperie dont l'homme doit venir à bout et que ce n'est que grâce à vous que cette éradication pourra se faire. Pour ne plus laisser les malades, seuls.

Parce que le sida est une maladie particulière qui s'attrape en faisant l'amour. Le plus bel acte qui soit en ce bas monde. Faire l'amour, c'est la vie, pas la mort. Je veux bien mourir de n'importe quoi. Mais pas d'avoir fait l'amour, ça, c'est non !

Il est intolérable de mourir d'amour et c'est le cas, tous les jours....Alors, donnez !

22h12. J'ai oublié un truc énorme. Cela date de mon mariage. Mon ex-mari est dingue mais à l'époque, nous partagions une même vision des choses, je crois. Bref, en 1999, ou 2000, ils cherchaient des volontaires pour une série de tests concernant un vaccin potentiel contre le sida. Mon ex et moi, nous nous étions posés sérieusement la question d'y participer. Et j'avais demandé l'avis d'une personne travaillant dans ce milieu. Il me l'avait déconseillé car j'étais mère d'une petite fille et je ne devais prendre aucun risque. J'avais renoncé. Il y a un mois, peut être, cette même personne m'a parlé des résultats de ce protocole. Apparemment, cela n'a pas marché. Et, pire, a rendu plus sensible, plus fragile au virus du sida les volontaires de cette expérience...Cette personne, c'est l'homme qui est devenu mon amoureux actuel...Peut-être qu'il m'a sauvé la vie, allez savoir...

Je me demande si le père de Rodrigue en est mort ou s'il continue de marcher dans les rues...

"I walked the avenue till my legs felt like stone
I heard the voices of friends vanished and gone
At night I could hear the blood in my veins
Black and whispering as the rain
On the streets of philadelphia"

 


 

Des rencontres et des humains Ep 12

 

Elle serait tout en formes et tout en rondeurs.

Elle serait calme, posée.

Sa voix serait douce, presque flegmatique.

Ses éclats de rire rares.

Ses sourires innombrables.

 

Elle aurait des seins, vraiment. Elle serait presque petite. Peut-être, serait-elle blonde. Mais elle aurait les yeux bleus encore.

Elle serait sportive. Mais aussi beaucoup plus cultivée.

Elle serait toujours indépendante et forte. Mais beaucoup moins torturée et mélancolique.

Elle aurait vraiment bossé à l'école et aurait fait de brillantes études afin d'avoir un job génial assurant un train de vie sympa.

Elle aurait beaucoup plus réfléchi, aurait mûri chaque décision lentement mais sûrement. Pourtant, elle serait restée spontanée. Spontanée pour la futilité.

Elle serait peut-être tout aussi drôle mais elle ferait moins sa maligne. Elle ne serait pas dépendante du regard des autres, affranchie car une totale confiance en elle sans manquer d'humilité.

Elle...

Elle, c'est moi, ce que j'aimerais être, forcément par opposition à ce que je suis. Une autre évidemment. Éternelle rengaine chantée humain après humain, génération après génération.

Dans le secret des miroirs, se regarder sévèrement au lieu de se contempler comme son éternel compagnon, avec bienveillance et juger, lister toutes les imperfections qui nous accablent. Et prier pour se réveiller un jour, différent. De nos jours, la chirurgie esthétique comble ces attentes, ces désirs. Mais qu'en est-il de notre intérieur ? Qu'en est-il de ce que j'aurais aimé être, de caractère, de tempérament ?

Notre première rencontre, notre premier humain, c'est nous-mêmes. Et toutes les histoires d'amours, tous les aléas des amitiés, toutes les difficultés familiales se concentrent au sein de notre âme et la tempête fait rage, pauvres de nous, en proie à des sentiments divers que rien ne laisse pourtant apparaître. Comme ces gens que nous observons dans les trains, les métros, absorbés par leurs pensées, lieu de tant de combats, de dilemmes et de questions, pour la plupart sans réponses.

On ne peut jamais se débarrasser de nous-mêmes. Et tous les conflits que nous vivons avec les autres, nous les vivons au moins une fois avec nous-mêmes. « Je te hais ». Mais « je ne te quitte pas ». Car je ne peux pas. « Je t'aime" . Mais « Ce n'est pas pour toujours, c'est impossible ». « Je ne sais pas vraiment ce que je ressens pour toi », la plupart du temps. Parfois, nous sommes vides de sentiments vis-à-vis de nous-mêmes. Nous faisons les choses mécaniquement, comme un vieux qu'on aurait installé dans sa maison et qu'on aurait fini par oublier tant il est silencieux et paralysé...

Et nous nous jugeons. Infiniment.

Notre cerveau, tribunal permanent de nos vies. La lucidité, ce procureur de nos actes. L'indulgence, cet avocat de nos intentions. Et la mort, l'ultime jugement. Bien mourir. Mal mourir. Le paradis ou l'enfer selon notre conscience pour ceux qui en ont une.

Nous, ce « moi », témoin gênant de nos erreurs, de nos mensonges. Témoin rarement bienveillant. Plutôt à charge. Toi...Ce « moi », cet ennemi dans la glace.

On peut se réveiller un jour les mains couvertes de sang ou de gloire. Se réveiller, héros ou salaud. Sans que nul ne le sache vraiment au départ. Et de prier, implorer de devenir autre.

C'est compliqué mais il faut bon gré, mal gré se fréquenter, se supporter.Le seul avantage de vieillir, c'est de se réconcilier, avec le temps, avec soi-même. Un peu comme une voisine de palier, insupportable, que l'on s'est surpris à vouloir étrangler parfois mais qui est là. Incontournable.Innégociable. Et à qui l'on finit par reconnaître quelques qualités, de mauvaise grâce.

Tous les regards éperdus d'amour du monde ne suffisent pas pour nous aimer. Ce serait tellement simple. C'est un bon début tout au plus. Il faudrait passer un entretien d'embauche avec soi-même. Avec des tests ! Répondre franchement. Accepter le résultat. Et se l'intégrer de force dans la cervelle. Pour être capable de se regarder dans la glace en se disant « ok, je me suis comportée comme une connasse mais ça ne fait pas de moi une connasse définitivement ». Se parler comme à un enfant. Ne pas dire « Tu es méchant ». Mais « Ce que tu as fait est méchant ». Juger les actes, ne pas condamner l'individu. Ca fait une large différence...Ne plus se regarder comme un ennemi, dans la glace. Mais un ami à vie. Oui. À la vie, à la mort. Car je peux te le promettre, c'est la seule promesse que je peux faire et tenir, ici-bas, je ne t'abandonnerais jamais. À toi. Ce « moi », que j'aurais tant voulu autre.

Moi, cette amie, cette ennemie, cette inconnue. Oui, en dépit du temps qui passe, je reste une inconnue à mes propres yeux. Les circonstances de la vie m'ont poussé à certains agissements. Bons ou mauvais, ce n'est pas le problème. Et je continue de me surprendre. Toujours et encore.

Et de prier pour que ce soit de bonnes surprises...Prier pour ne pas avoir raison d'avoir toujours pensé que j'étais, je suis, je serai une belle escroquerie...

Car au fond de mon cœur, malgré le fait que je me sois apprivoisée, malgré le fait que je me reconnaisse certains jolis actes, certaines jolies déclarations, il y a, au fond de mon cœur, dans les tréfonds de mon âme, une voix qui me chantera toujours :

I want to have control
I want a perfect body
I want a perfect soul
I wish i was special
But i'm a creep, i'm a weirdo

What the hell am I doing here?
I dont belong here.


 

Des rencontres et des humains Ep 11

 

Il était une fois un héros de la vie quotidienne. Bon père, bon mari, bon ami, bon travailleur, bon fils. « Yvanhoééééééééé, héros de la vie quotidienne » comme je lui chante au téléphone. Celui que je considère comme mon frère. Et pourtant...

J'ai 19 ans et je démarre une école privée de communication qui ne me mènera nulle part. Nous sommes la nouvelle promo et, du coin de l'œil, les « anciens » nous observent. Dans le tas, un mec, à l'allure improbable. Le cheveu long, très long, la rock attitude, santiags et moto. Durant toute notre scolarité, nous ferons plus ou moins partie de la même bande mais pas de là à créer la moindre intimité. Je l'aime bien. Il m'aime bien. Point. Un des derniers souvenirs que j'ai de cette période, c'est une fête à la maison, une spéciale John Lennon, une fête dont ni Adriana ni moi n'aimons particulièrement nous rappeler tant nous étions ivres...Et je dansais avec Yvan sur John Lennon.

Je n'en finis pas de danser avec Yvan. C'est mon partenaire de danse préféré. Il est devenu mon ami, mon frère avec le temps. Parce qu'il a été là. Parce qu'il est venu à l'hôpital quand je suis allée un peu trop loin. Parce qu'il sait. Parce que c'est le parrain de ma fille et que ça leur va bien à tous les deux. Il est issue d'une famille étrange, un défi aux statistiques. Trois frères, rock 'n roll, vivant dans un village paumé, tous venus sur Paris, tous en couple depuis des années et des années. Quasi adolescence, jeunesse, début de maturité, toutes ces étapes traversées avec la même compagne. 15 ans, 20 ans, 12 ou 13 ans, on ne sait plus. Ces trois frères là sont les équivalents des quatre filles du Docteur March. Ils construisent leurs couples, année après année, malgré les difficultés et les états d'âme. Un challenge hallucinant. Et j'aime voir Yvan aussi amoureux de sa femme après tant de temps. Et elle pareil. Je crois sincèrement à leur couple, je crois que c'est possible, quand je les vois, d'aimer toute une vie une seule personne. Ce sont les seuls auquel je crois avec Laurent & Marion. C'est possible. Ça existe. Ils le font. Et j'espère, comme si ça pouvait racheter l'humanité toute entière de ses errances, j'espère que ce sera pour toujours.

Quand j'ai été invitée à leur mariage, Yvan et sa femme l'ont organisé dans la maison de famille de Bourgogne. Baraque sublime, ancien presbytère, immense, caché derrière une porte ne payant pas de mine. J'éprouve une véritable aversion pour les mariages. Je m'ennuie généralement copieusement. Je les fuis, et rares sont les invitations à de tels évènements acceptées. J'oppose un refus quasi systématique. Mais je garde un excellent souvenir de cette union, cette officialisation tardive, unissant l'Angleterre et la France. C'est son père qui m'embarque pour cueillir des fleurs au milieu de la campagne, un moment magique hors du temps auquel je pense régulièrement avec beaucoup de tendresse . C'est les ricanements avec le reste de la bande au fond du jardin pendant la soirée. C'est Jules, Baptiste, Rose et Charlotte qui courent partout. C'est son témoin de mariage qui range tout à 5h du mat. Et les éclats de rire collectifs qui ont ponctué la cérémonie. C'était d'une gaieté folle.

Biarritz. Le château de princesse sur un terrain glissant...métaphore de ces vacances. Une baraque de rêve, des vacances présumées géniales, déception à la clé. Un été. La tentative d'Yvan & Harry de réunir pour un temps les "avec enfants " et les "sans enfants". Les "disciplinaires" et les "laxistes". Tentative qui a failli tourner au carnage et les amitiés qui auraient pu en souffrir à coup d'incompréhension mutuelle. Je crois que j'ai bien joué mon rôle sur ce coup là. Concensuelle. Je fais tampon. Je m'active. "Ça" se plaint des uns des autres. "Ça" s'engueule. "Ça" se juge. "Ça" se trouve inadmissible. "Ça" se trouve insupportable. Une faille dans des amitiés de 20 ans. Oui, comme cette maison sublime construite sur une falaise qui va, implacablement, s'effondrer, si des travaux ne sont pas rapidement entrepris. Mais malgré tout, je ne garde que d'excellents souvenirs de ces vacances là.

Mais ce n'était pas les meilleures. Les meilleures c'est en Avignon, l'année suivante. Une association parfaite. Une pleine lune irréelle. La douceur de vivre tangible. Les déjeuners, le rosé qui coule, les rires des enfants, la piscine, les deux piscines (!!), les garçons qui font les courses, les filles le reste. Comité restreint suite à Biarritz. Mais, jolie bande quand même. L'organisation fluide où tout le monde trouve sa place et participe. La préparation des repas dans la cuisine, la musique en fond, et les apéros qui n'en finissent pas. Et toujours ma complicité évidente avec Yvan. Et le temps qu'il passe avec mes enfants. Ils l'adorent, image de remplacement du père. Si le leur est déficient, j'ai su, je crois les entourer de figures masculines rassurantes. Mon amoureux & Yvan sont les seuls hommes que je connaisse totalement impliqués dans leur rôle de père. Changer les couches, se lever au milieu de la nuit, laisser la mère dormir pour tout prendre en charge le matin, jouer, beaucoup jouer. Yvan est un père formidable. Imparfait, certes mais formidable. Et je ne doute pas que les difficultés qu'il traverse avec ses enfants rentreront dans l'ordre, un jour.

Voilà, je l'aime mon Yvanhoééééé, héros de la vie quotidienne. Je sais qu'il a des défauts. Je sais qu'il a des mouvements de colère et que, parfois, il ne se contrôle pas assez. Les murs en prennent peut-être un peu trop plein la gueule...Il a longtemps pratiqué la boxe, installant un sac au milieu de son ancien loft, tapant dedans comme un sourd quand la tempête arrive. Il explose. Mais c'est l'homme le plus gentil que je connaisse. Le plus fiable. Je sais que si je me ramasse, il sera là pour me soulever. Et Sly aussi.

Nous sommes tous les trois, Yvan, Sly & moi, régulièrement en train de ricaner au comptoir d'un bar. Mojito styyle. Je suis peut-être la fille de la bande qui en sait le plus sur eux. Car nous en sommes à un stade, où nous avons fait tellement de conneries, que nous osons tout nous dire. Et quand c'est pas le cas, il y en a forcement un qui fait une gaffe au bout de trois verres. Et voilà que ça râle, Sly ou moi, comme lors de notre dernière soirée, on engueule Yvan en lui disant "Mais Bon Dieu, tu peux pas te taire !", "Ben quoi ! J'ai rien dit !". Et d'éclater de rire. Car nous savons que nous sommes en terrain de confiance. De telles gaffes n'arrivent jamais en dehors. Nous sommes des tombes. Avec Seb, aussi maintenant. Trio devenu quatuor. J'aime bien l'image des mousquetaires. "Tous pour un et un pour tous". Avec le temps, nous deviendrons de vieux mousquetaires ricanant ! ;) (Je vous préviens, les mecs, c'est moi qui fait D'Artagnan). Oui, des mousquetaires s'appuyant les uns sur les autres, frères d'armes de la vie.

La terre tremble pour Sly & Seb. Sly vit, après une période difficile, une parenthèse enchantée. C'est probablement la dernière fois de sa vie qu'il est libre de tout. Pas d'enfants, pas de nana, une amoureuse lointaine, une sécurité financière et le choix de son avenir professionnel. Oui, une parenthèse enchantée dont il a le droit de profiter. Un peu ivre de liberté. Seb et son désarroi. Ses questions. Il a droit à l'errance. Il a droit au doute. Il a droit au temps. Il a droit à tout. Son problème est de ceux qui changent votre vie à jamais. De ceux que je ne souhaite à personne. Il peut bien se perdre un peu, alors. Et la réponse viendra d'elle-même. Seb, ses troubles et ses incertitudes. Ces deux-là me bouleversent en ce moment. Je les aime.

L'amitié suppose l'inconditionalité et l'intimité. Je les ai avec ces trois là. C'est fondamental. Car "I don't believe in friends who don't show secret feelings " ("Leave me alone", Revolver). Inconditionnalité et intimité, les deux pierres fondatrices d'une amitié. Car l'une ne va pas sans l'autre. Vous ne pouvez tester, vraiment, l'inconditionnalité d'un pote sans être intime avec lui. Prendre des risques, dire la vérité nue, ne pas se planquer sous une façade lisse. Et vous ne pouvez être intime avec quelqu'un sans espérer l'inconditionnalité. Sinon, vous avez trop peur d'être jugé. Et si vous avez peur de celui qui est en face, comment être amis ? Ces deux notions marchent main dans la main. Et si un secret est avoué avec une réaction de rejet à la clé, si l'intimité pulvérise l'inconditionnalité, c'est la fin de l'amitié. Ça ne peut pas marcher autrement, testé et archi approuvé. Je t'aime en dépit de tout. Tant que tu n'es pas bêtement sadique. Malgré tes erreurs. C'est ainsi.

Yvan, Sly, Seb & moi, nous prenons toujours le temps lors de soirées d' échanger tous les quatre. Même si un gros différend politique nous a, pour un temps devenu du passé, séparés avec Sly, la confiance est là. Et je crois que le parti pris de cette amitié là, c'est "and if someone cares for me, i hope that this someone 'll see the better side of me" (Sophie Delila "Better side"). Sans nier notre coté sombre, nos défauts et nos fêlures, nous nous focalisons uniquement sur ce qui fait que nous sommes des humains dignes de ce nom. Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Nous choisissons la moitié pleine, laissant la vide. Très peu pour nous, nous préférons voir ce que nous sommes plutôt que de se concentrer sur ce que nous ne sommes pas. Comme Ben Harper, "I'd rather find out who you are than who you're not"...

Seb, Sly & Yvan. Je les adore. Avec une tendresse particulière pour Yvan, devenu dans mon coeur, Yvanhoééééé, héros de la vie quotidienne.

Parce qu'il m'épate. Parce qu'il me fait rire. Parce que j'adore qu'il s'écroule, dans mon canapé, le dimanche après-midi, comme une merde. Parce qu'il revient toujours amôché par le rugby. Parce qu'il ressemble à Docteur Mamour dans Grey's anatomy de manière assez frappante. Et que ça me fait rire quand je regarde cette série, car mes copines me disent que Meredith Grey, c'est un peu, beaucoup, moi. Et que, si nos doubles à l'écran vivent une histoire d'amour compliquée, nous, dans la vraie vie, c'est une belle histoire d'amitié simple et reposante. C'est même mieux que ça. C'est mon frère.

J'ai choisi Ben Harper parce qu'Yvan est aussi classe que lui, pour la boxe, pour le blues et le rock, pour son soutien sans failles. Parce que, malgré le fait qu'il ne comprend pas toujours mes choix, il me suit. Parce qu'encore une fois, il regarde plutôt ce que je suis plutôt que ce que je ne suis pas.

Parce qu'il pourrait me chanter "don't let them take the fight outta you"...

Seb & Sly aussi ..au comptoir d'un bar, picolant un mojito digne de ce nom à Oberkampf ;)

 

 

Des rencontres et des humains Ep 10

 

Elle et moi.Deux enfances différentes. Deux familles différentes. Pour aboutir strictement au même résultat. Elle et moi. Isn't it ironic ?

Inès et moi sommes amies depuis l'enfance. Nous le sommes devenues véritablement à l'adolescence. C'est la seule personne de mon entourage actuel qui a connu ma mère. Et c'est extrêmement important pour moi. C'était la seule qui savait ce qui se passait véritablement à la maison après le décès de ma mère. Sa mère m'a même recueillie pendant quelques temps, m'accueillant chez elle. Et ni elle, ni Inès ne se sont permises de me poser trop de questions. Et je ne l'oublierais jamais. Inès savait tout et ne disait rien. Elle et moi.

Après nos bacs respectifs nous devions, naturellement, prendre un appart à Paris. Ça ne s'est pas fait. Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi. J'avais rendu mon préavis et je me suis retrouvée un peu dans la merde avec son désistement. Je lui en ai voulu. Elle n'a pas lutté. Nous nous sommes fâchées pendant quelques temps. Mais, elle et moi, nous savions parfaitement que, quoi qu'il arrive, nous pouvions compter l'une sur l'autre. Même fâchées. Elle et moi.

Nous nous sommes retrouvées, éclatant de rire, car cette histoire était complètement idiote. Notre vieille et immense complicité a repris toute la place. Avec Liv, le troisième larron de la bande, nous avons fait des fêtes à tout casser. C'est des hurlements de rire à n'en plus finir. Et Nous avons grandi. En 1994, je pars aux États-Unis pendant quelques mois. Je pars avec deux copines d'école. Liv doit nous rejoindre au bout de deux mois. Inès n'était pas prévue. Le téléphone sonne un jour. C'est elle. Il est hors de question qu'elle loupe ça, elle débarque à l'arrache à New-York avec 5000 francs en poche, pas d'appart, pas de boulot et pas de ressources. Elle m'a bluffé. En 15 jours, elle s'est installé dans la grande pomme, elle a tout trouvé : taf et co-loc. Et le dimanche, nous squattons à Central Park, nous racontant nos conneries de la semaine. L'été se passe à New-York et je sais que aucune d'entre nous n'a oublié cet été 1994. Elle et moi.

Nous sommes rentrées. Et nos vies ont pris un tour bien différent. Je pars à Bordeaux. Inès, si sage, tombe dans la branchitude, bossant avec les Guetta, devient un élément incontournable des nuits parisiennes. Nous restons en contact sporadiquement. Et un jour, elle m'appelle. "J'ai un truc à te dire, je suis avec Erwann."

Le ciel me tombe sur la tête. Je connais bien Erwann. C'est plus ou moins un ex à moi. Car j'ai plus ou moins vécu une histoire avec lui. Plus ou moins...Si je ne prononce pas de phrases définitives au téléphone, je n'en pense pas moins. Entendons nous bien, le fait que ce mec était un ex à moi n'était en aucun cas le fond du problème. Ça, je m'en suis toujours foutue. Mon souci, c'est que je connaissais bien Erwann et ses dérives. Son fond dépressif. Et je n'aimais pas du tout l'idée que mon amie d'enfance s'allie avec ce genre d'hommes. J'ai fait ce que je pouvais faire. Je suis montée à Paris et j'ai chopé Erwann dans un coin. Et je l'ai prévenu très clairement. "Tu fais du mal à Inès, tu auras affaire à moi. J'espère que c'est clair."

Elle s'est mariée en grande pompe. Je fus son témoin de mariage. J'avais emmené dans mes bagages mon mari, acquis récemment. Et le bébé qui poussait dans mon ventre. J'ai détesté son mariage. Elle a détesté mon mari. Mais nous avons fermé nos gueules. Elle et moi. Nous nous sommes mariées la même année, nos filles sont nées la même année. Elle et moi. Je m'inquiétais pour elle. Elle s'inquiétait pour moi. Mais nous ne disions rien. Nous nous sommes croisées. Nous faisions semblant. Je détestais sa vie. Elle détestait la mienne.

Et puis un jour. "Allo ? Inès ? T'as pas une poussette à me prêter ?". "Ben oui, mais je suis à Paris, t'es à Bordeaux !". J'étais partie. Le 14 mai 2003. Un matin, j'ai estimé que la plaisanterie avait suffisamment duré. Que j'allais y laisser la peau, que mon mari était en train de me détruire, que j'allais devenir folle si ça continuait. Mon mari a mis deux jours à se rendre compte que nous étions partis, les enfants et moi. Et pour cause, il ne rentrait pas...J'ai reconstruit ma vie. Inès était là. Inébranlable. Elle et moi.

J'ai tout rebâti. Difficilement. péniblement. Je me suis lancée dans mon histoire avec David. Je surveille Inès de près. Après sa seconde grossesse, elle a arreté de travailler. Je n'aime pas son expression fatiguée, son manque d'enthousiasme. Je la sens seule. Je n'aime toujours pas le comportement d'Erwan malgré la tendresse que je peux lui porter. Je le connais depuis tellement longtemps. Quinze ans. Mais Inès, c'est 30 ans de ma vie. Elle et moi. Il fait quelque chose d'absurde, me confie des secrets que, moi, l'amie de toujours d'Inès, ne devrait surtout pas savoir. Je me tais. J'assiste à la longue descente en enfer de mon amie. Je ne dis toujours rien.

Inès est une jeune femme belle, forte, indépendante. Inès est intelligente, bosseuse, terrienne. Terriblement terrienne. C'est quelque chose qui me fascine, moi, la rêveuse. Elle est organisée, dynamique, marrante. Inès va toujours bien. Cache ses sentiments, d'une pudeur terrible, handicapante. Inès est remarquable dans tous les sens du terme. Et la pauvre petite chose, ravagée par le doute et la fatigue que j'ai en face de moi, ce jour de mars 2006, n'est que le fantôme de ce qu'elle était. Erwan a bousillé la femme que je croyais indestructible. Il est en train de la rendre folle, de la détruire et personne ne fait rien alors que tout le monde sait tout.

J'envoie un mail à Erwan. Je lui intime l'ordre de se reprendre et de faire en sorte que Inès soit, à nouveau heureuse. Et que s'il ne le fait pas, je dirais tout à Inès. Tout ce que je sais. Je lui dis que je l'avais prévenu, il y a 10 ans. Et que je ne plaisantais pas du tout. Pas de réponse. Nous sommes le 6 mars 2006. Je vais faire quelque chose d'incompréhensible. Alors que le scandale éclate pour moi, tout le monde apprend que j'ai couché avec l'ex-mari d'une amie (cf Roman de D.R), alors que je suis la chose à abattre, mon téléphone sonne. C'est Inès. Inès qui s'est fait hurler dessus par son connard de mari à cause de moi. Point de non retour. Ligne rouge franchie. Je dis tout à Inès. Tout. Absolument tout. Tout ce que tout le monde sait et ce que tout le monde cache. Ça suffit. Et si la vie de mon amie s'effondre, elle sait, à présent, qu'elle n'est pas folle.

Après ? Cela a pris beaucoup de temps. Et aujourd'hui, Inès est redevenue telle qu'elle était. Remarquable. Nous avons reconstruit nos vies, mettant nos pas dans ceux de l'autre. Elle et moi. Nous sommes toutes les deux divorcées, nous gardons nos enfants. Je considère les siens comme les miens, et elle pareil. Nos enfants sont très attachés les uns aux autres. Et c'est un flot d'émotions quand nous voyons nos filles être les meilleures amies du monde, prolongeant notre histoire. Elles se ressemblent, nos deux filles. Elles pourraient facilement passer pour des soeurs. Et nous, nous sommes très différentes. Et pourtant en vieillissant, elle brune aux yeux noirs, moi, chatain aux yeux bleus, pas du tout le même visage mais la même silhouette, en vieillissant, tout le monde nous demande si nous sommes soeurs. Alors que quand nous étions jeunes, personne ne l'aurait pensé. Avec le temps, nous nous rejoignons. Sur tous les points. Elle et moi.

Il est très, très étrange de constater que nous avons des parcours semblables. Nous n'avons pas du tout eu la même histoire, la même éducation, la même famille. Rien de vraiment commun au départ. Et nos vies de jeunes femmes se sont mises en parallèle. Parfois jusqu'aux prénoms. Comme si nous n'étions pas devenues amies par hasard. Comme si nous avions karma commun. Elle et moi. Par moments, cela devient flippant, nous nous demandons si nous nous portons pas la poisse mutuellement ! Comme si nous étions les deux versants d'une seule et même personne, que la vie nous avait jeté des cartes différentes en début de jeu, mais que nous en avions fait la même chose, aboutissant au même résultat, la même vie. Elle et moi.

Nous avons épousé toutes les deux, deux descendants de grande famille. Inès, de la "noblesse" du Nord-Ouest, qui court à l'église le dimanche, et crache son venin le reste du temps. Moi, de la descendance de politiques d'Aquitaine, descendance dégénérée, rongée par le mensonge jusqu'à l'os. Nous avons fait des enfants avec eux. Nous nous en sommes sorties in extrêmis, y laissant beaucoup trop de plumes, nous avons failli en crever, je crois.

A présent, nous vivons la même vie. Nous assumons tout car ils ne filent pas un rond, ces fanfarons du samedi soir. Mères célibataires, nous courrons partout, portant à bout de bras nos enfants et nos destins, avec des histoires d'amour qui ne font que compliquer les choses. Mais nous sommes libres et debout.

Et quand nous croisons ceux qui ont bien failli nous briser et qui pensent, bouffés par l'orgueil, que notre seul souhait, c'est de repartir pour un tour... Nous pourrions leur chanter ceci, en trinquant à notre résurrection, elle et moi...Pendant qu'ils crèvent à petit feu le verre à la main dans leurs foutues baraques de famille....only kings for a day...

Elle et moi, redevenues reines de notre vie, après avoir failli rester les serfs d'une relation toxique, nous leur chantons :

 

 

 

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